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Une évocation : Teresa Rebull (1919-2015)

Une évocation : Teresa Rebull (1919-2015)

Il y a quelques jours, le 8 mars, c’était la Journée de la Femme… Des dizaines de milliers de femmes manifestaient en Espagne pour la défense de leurs droits. Aujourd’hui l’article 155 qui met sous tutelle l’autonomie de la Catalogne est toujours en vigueur et d’autres manifestants sont dans la rue.

Il y a deux mois j’assistais à une conférence organisée par les « Cadres Catalans » à l’Ostal d’Occitània  qui rendait hommage à une artiste, poétesse, écrivaine, conférencière, chanteuse- interprète, peintre, militante, dont j’avais suivi un tour de chant il y a quelques décades à la Cave-Poésie de Toulouse. Je baignais alors dans le courant revendicatif et poétique de la « Nova Cançó » catalane. Teresa Rebull en faisait partie…

 

Teresa Rebull est née il y a près d’un siècle à Sabadell, près de Barcelone, au sein d’une famille anarcho-syndicaliste, militants de la CNT. A 12 ans elle est ouvrière dans une usine de textile et à 16 ans elle devient fonctionnaire au Département du Travail du Gouvernement Autonome catalan en place depuis 1931. Militante du POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste) lorsque la guerre civile éclate en 1936, elle voit au fur et à mesure des combats disparaître amis et connaissances jusqu’à l’exode final.

Elle passe la frontière franco-espagnole comme des milliers d’autres, en hiver 1939, puis se réfugie en région parisienne avant de revenir à Barcelone en 1941 pour revoir son père emprisonné. Quelques jours après sa visite elle repasse clandestinement la frontière et avec son mari va s’établir à Marseille,  où se trouvent beaucoup d’intellectuels et artistes français, réfugiés en « zone libre ».

Ses deux enfants naîtront à Regusse, à 70 kms de la cité phocéenne, d’où le couple collabore avec le Maquis. En 1948 Teresa et sa famille vont s’installer à Paris. Les amitiés nées durant la Résistance se renouent et le cercle d’amis  s’agrandit : Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Boris Vian, Jorge Luis Borges. Teresa dans le cadre de l’association Casal Català de Paris, participe à des spectacles : elle fait du théâtre, chante, danse…

 

En 1950 elle devient secrétaire du Gouvernement Espagnol à l’Exil et travaille aussi pour des revues politiques et artistiques au tirage confidentiel et réduit. Brassens, Montand, Escudero, Patachou  comptent parmi ses bonnes relations dans le milieu artistique de la gauche parisienne. Elle prend alors ses premiers cours de peinture.

Lorsqu’en 1968, Raimón, le chanteur-compositeur valencien, initiateur de la chanson « engagée » en Espagne, poursuivi par la police franquiste, vient faire son premier récital à Paris, Teresa est là pour l’accueillir  et  faciliter ses interviews. A partir de là Teresa Rebull entre dans l’univers de la « Nova Cançó », musiquant poètes catalans et textes personnels, faisant des tours de chant, revendiquant langue et culture catalanes qu’elle défend au nom de la liberté alors que l’Espagne franquiste les a mises sous le boisseau !

 

En 1969 elle chante avec Lluis Llach, Pi de la Serra, Ovidi Montllor, Maria del Mar Bonnet, jeunes auteurs-compositeurs contestataires. Elle a 50 ans, ils en ont une vingtaine. Elle devient l’« Avia de la Nova cançó » ( la Grand-Mère de la Nouvelle Chanson ). Pour se rapprocher d’eux et de leur Catalogne natale, Teresa  et son mari arrivés à l’âge de la retraite, s’installent à Banyuls-sur-Mer en 1979. L’Espagne est en pleine transition démocratique après la mort de Franco, mais la Catalogne n’a toujours pas récupéré son statut d’autonomie. Teresa depuis sa terre d’accueil se fait l’ambassadrice de la culture catalane et des aspirations des hommes et femmes épris de liberté. Elle donne à connaître par ses chansons les poèmes de l’avant-garde (Joan Salvat-Papasseit)  ou ceux de la répression (Josep Sebastià Pons) sans oublier la poétesse féministe Maria Mercé Marçal. Le Prix Charles Cros récompense son œuvre (1986).

 

El seu nóm et diré  (extraits)

 

« Jo porto adintre meu una cosa preciosa

que no té cos , ni veu,

el seu nom et diré…

Jo desafio la mort per aquesta companya

La porto endins malgrat caragoses cadenes,

el seu nom et diré…

Malgrat la miseria i la pena d’un món sacrificat

El seu nom l’endevines :

Llibertat !

Je porte en moi une chose précieuse/qui n’a ni corps, ni voix/je te dirai son nom/Je défie la mort pour cette compagne/je la porte en moi malgré de lourdes chaînes/ Je te dirai son nom/Malgré la misère et la peine d’un monde sacrifié/ Son nom tu le devines : Liberté !

 

En 1992 l’ère postfranquiste est solidement établie . La dernière Exposition Universelle du siècle  se tient à Séville sur le thème « Communication et Découvertes ». Madrid reçoit le titre de « Capitale Européenne de la Culture ». Barcelone organise les « Jeux Olympiques »… Teresa, elle, reçoit des mains du Président de la Generalitat, le prix honorifique le plus important de Catalogne : La Croix de Saint Georges.

 

El meu pais

Tots els anys que he hagut de viure allunyat del meu país

han estat una nit fosca, un camí ple de neguit.

No hi ha res que no em recordi cada instant el meu país,

tot em fa pensar en els dies que hi vaig viure tan feliç.

si m'adormo el que somio és només el meu país.

Abans que la mort m'arribi vull tornar al meu país.

( extrait d’un poème de Marti i Pol)

Toutes les années que j’ai dû vivre loin de mon pays/ont été nuit sombre, chemin malaisé./ Il n’y a rien qui ne me rappelle à chaque instant mon pays/tout me fait penser aux jours heureux là-bas/Si je m’endors je ne rêve qu’à mon pays./Avant que ne vienne l’heure de ma mort je veux revenir dans mon pays.

 

Infatigable en 2000 et 2006 elle enrichit sa discographie de nouveaux disques alors qu’elle va laisser la scène pour se consacrer à la peinture. Son dernier récital en compagnie des figures phares de la Nova Cançó a lieu au Palau de la Musica à Barcelone en 2006 et est un véritable triomphe.

En 2012 considérant que les langues minoritaires sont maltraitées en France elle n’hésite pas à interpeller le Président de la République dans un courrier où elle exprime sa grande tristesse et déception face à leur peu de soutien officiel. Ses pairs lui rendent hommage :

Ets allò que persones grans sovint no són

Ets la que sempre empaita el futur

Ets Teresa de tots els combats

(Gentil Puig Moreno)

(Tu es tout ce que souvent ne sont plus les personnes âgées/Tu es celle qui poursuit le futur/ tu es Thérèse de tous les combats)

Sa dernière apparition publique à lieu à l’occasion du vernissage de ses peintures le 10 avril 2015 à la Jonquera ville frontière en pays catalan.

 

Une évocation : Teresa Rebull (1919-2015)
Une évocation : Teresa Rebull (1919-2015)
Une évocation : Teresa Rebull (1919-2015)
Une évocation : Teresa Rebull (1919-2015)

« Teresa, a sorti de sa cave picturale des bouteilles et des verres vides, mais remplis de couleurs, à boire avec les yeux. Et les fruits multicolores, poires, figues, raisins, grenades, dans un équilibre parfait, dans une harmonie d'une classique beauté.. » (Le blogabonnel)

 

Un mois plus tard elle décède  chez elle à Banyuls-sur-mer.

Un an après sa mort la chaîne de télévision catalane diffuse le  reportage « Teresa Rebull.Ànima desterrada » qui rend hommage à cette artiste catalane, énergique, combative, passionnée, et fidèle tout au long de sa vie à ses  engagements :

« Je me suis trouvée dans la nécessité de chanter, pour prendre la défense d'une culture et de sa langue, interdites, piétinées et persécutées.
Ma préoccupation était de trouver des textes bien écrits pour ne pas tomber dans le pamphlet, considérant qu'un bon texte ferait passer plus sérieusement le message à transmettre.
Même si les poètes que je chante ne figurent pas tous dans les lettres d'or officielles de la poésie, cela n'empêche pas la valeur de leur œuvre méconnue. »

Teresa Rebull, Banyuls le 5 septembre 2004

Teresa Rebull , une âme en exil

 

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laure 15/03/2018 10:44

très bel article , je ne la connaissais pas , tu as bien fait car en ce moment la Catalogne c'est d'actualité et aussi la reconnaissance des femmes dans ce monde de machos !!