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Histoire d’une double vocation

Façade d'entrée du Musée de la Tapisserie à Sorrèze

De Frère Robert à Dom Robert , histoire d’une double vocation : Guy de Chaunac-Lanzac, moine-peintre-cartonnier (1907-1997)

 

Il y a quelques jours un ami m’invitait à visiter l’Abbaye de Sorrèze que je ne connaissais pas. Le but était de me faire découvrir son musée réaménagé en 2015 et consacré essentiellement à l’art de la Tapisserie de Dom Robert. J’étais impatiente de découvrir ce créateur dont la vie monastique et artistique s’était déroulée à En Calcat, abbaye bénédictine où Henri Guérin (récemment évoqué) ,maître-verrier et homme de Foi avait appris son métier et trouvé la source de son inspiration.

Au fur et à mesure de la visite j’ai découvert l’homme, le religieux et l’artiste dans un lieu superbement aménagé.

Les grandes tapisseries de Dom Robert
Les grandes tapisseries de Dom Robert
Les grandes tapisseries de Dom Robert

Les grandes tapisseries de Dom Robert

Guy de Chaunac-Lanzac est né dans la Vienne en 1907 d’un père officier colonial qui très tôt décela et encouragea son goût pour le dessin : «  Dessine tout ce que tu rencontres, n'importe quoi, tout ce qui te plaît », ce que l’enfant ne manquait pas de faire barbouillant murs et feuilles de papier . Il dira évoquant sa prime enfance: « Quant au dessin, j'en ai toujours fait, dès le temps de mes premiers pas. (…) Je m'arrangeais pour me hisser sur un tabouret et avec des charbons de bois, je faisais de grands dessins sur les murs. »

Après de mornes études secondaires  au Collège Jésuite de Poitiers sa famille ,peut-être sur les conseils de sa tante, peintre, l’inscrivit en 1925 à l’École des Arts Décoratifs à Paris.  L’enseignement qu’il y suivait ne l’enthousiasmait guère. Jeune dandy il fréquentait les lieux à la mode comme le Bois de Boulogne où il croquait inlassablement cavaliers et chevaux.  

Au lendemain d'un service militaire de deux ans dans l’Atlas marocain, au 2° Régiment de Spahis dont témoignent dessins et aquarelles, il est employé comme dessinateur stagiaire pour tissus à Lyon (1929-1930). Il regagne ensuite Paris, fréquente le cercle du philosophe chrétien Jacques Maritain,  côtoie l’illustrateur-poète Jean Cocteau et se lie d’amitié avec le compositeur Maxime Jacob futur moine d’ En Calcat... Cette même année 1930, surprenant son monde, il décide de devenir lui aussi moine bénédictin dans cette même abbaye. Il abandonne la peinture pour étudier la philosophie et la théologie.

En 1937 il est ordonné  prêtre et devient à En Calcat Frère Robert.

Frère Robert 1937  et autoportrait 1939
Frère Robert 1937  et autoportrait 1939

Frère Robert 1937 et autoportrait 1939

 Il reprend le dessin en faisant les enluminures d’un évangéliaire inachevé « tel un moine médiéval, passant tout naturellement du chant grégorien et des voûtes romanes à la calligraphie d’un livre d’heures  » ...Mobilisé en 1939, démobilisé en 1940, son retour lui révèle son véritable univers pictural. Il témoigne bien des années plus tard : « En juin 1940, revenant de Lorraine, nous avons débarqué dans l’Aude, à Carcassonne, et c’est là, vraiment, que j’ai ressenti ce vrai coup de foudre. C’était le lendemain de l’armistice…Il faisait réellement très, très chaud, nous étions près d’une vaste propriété bordée d’un très haut mur, et là tout d’un coup, j’entends le cri d’un paon. C’était formidable...On fait un vaste tour, on trouve une entrée et on se trouve dans un jardin. Alors là, une fontaine, un paon, des coqs et des poules, des canards, c’était ravissant ! Cela a été quelque chose de foudroyant, je me suis mis à dessiner sans arrêt...Je crois que j’ai soudainement acquis un style ».

 

En 1941, de passage à En Calcat, Jean Lurçat ( considéré comme l'artiste emblématique de la tapisserie, après avoir relancé Aubusson), découvre les aquarelles et enluminures du moine. L’originalité et la puissance de ses œuvres le frappent tant qu’il persuade Frère Robert de venir à Aubusson et de se mettre à l’art de peintre-cartonnier. La tapisserie d'Aubusson connaissait au lendemain de la guerre un renouveau extraordinaire, et les courants symbolistes et abstraits y occupaient la première place. Frère Robert dont aquarelles et dessins sont désormais centrés sur la nature  propose à la création aubussonnaise avec une force étonnante, la tradition pluriséculaire du motif champêtre, des mille-fleurs, des "verdures » dans un style en apparence naïf…

Ses aquarelles sur le thème des saisons vont devenir sans aménagement notoire des cartons puis des tapisseries. Les premières oeuvres sont tissées par la Maison Tabard à Aubusson et connaissent aussitôt un grand succès. En 1943, il participe à sa première exposition collective au Musée des Augustins à Toulouse. Frère Robert garde de ses travaux d’enluminures le goût de la couleur, le souci du détail, de l’ornementation. Il avance un motif après l’autre : « Dans une tapisserie, on se promène, on flâne. Un détail vous conduit à un autre, un rouge mène au bleu. […] Pour faire court, disons que la peinture est un art d’espace tandis que la tapisserie est davantage un art du temps. »

Tapisserie "La Création" 1946

Tapisserie "La Création" 1946

Les premiers sujets religieux apparaissent dans ses tapisseries mais c'est le monde végétal et animal qui capte toute son attention. Fier de ses premiers succès Frère Robert se permet d’être tour-à-tour « charmant ou odieux, humble et mondain, admirable ou scandaleux » (Jacques Thuillier). Il est un moine croyant plutôt  déconcertant. ..

La Vierge de l'Alumnat (1942) Aquarelle  La Vierge de l'Alumnat (1942) Aquarelle

La Vierge de l'Alumnat (1942) Aquarelle

S’impose alors un départ pour le Monastère de Kerbéneat en Bretagne en 1947 suivi durant une dizaine d’années d’un long séjour en Angleterre à l’abbaye bénédictine de Buckfast. Pendant cette période anglaise il dessine…et rencontre les frères Gimpel, galeristes à Londres où il peut exposer des moines joueurs de cricket et de football, des études de chevaux et poneys, des moutons, des paysages, des arbres...qui deviendront plus tard tapisseries.

Histoire d’une double vocation
Histoire d’une double vocation

Il revient à En Calcat en 1958 et débute alors après cette« convalescence » comme il se plaisait à le dire , une fructueuse période de création. Pendant 50 ans, la vie de Dom Robert est faite d’observation de la nature, d’esquisses, de dessins, d’élaboration de cartons, de traductions numérotées des couleurs, de suivi des tissages dans les ateliers d’Aubusson. Les expositions se succèdent à Paris, Angers, Albi…

En 1970 Frère Robert laisse place à Dom Robert, ce moine inspiré qui, comme Monet, faisait ce qu’il voyait et non ce que les autres voient, admirateur infatigable de la nature sortie dans sa beauté des mains du Créateur.

 

« Il n’a rien dû ignorer des forêts tropicales du douanier Rousseau ni même des collages de Matisse. S’il réduit le langage de la tapisserie à quelques animaux, à quelques plantes, à des accords de couleurs savamment organisés, c’est avec une science accomplie… » (Jacques Thuillier, Professeur au Collège de France). Cette maîtrise n’exclue pas une fantaisie heureuse où figurent saisis sur le vif , chevaux, poneys, coqs, chèvres , poissons, fleurs  colorées, papillons, feuilles d’herbier…déclinés en plusieurs versions : esquisses, aquarelles, cartons, tapisseries de grand format.

Des aquarelles aux cartons et tapisseries (1960-70)
Des aquarelles aux cartons et tapisseries (1960-70)
Des aquarelles aux cartons et tapisseries (1960-70)
Des aquarelles aux cartons et tapisseries (1960-70)
Des aquarelles aux cartons et tapisseries (1960-70)
Des aquarelles aux cartons et tapisseries (1960-70)

Des aquarelles aux cartons et tapisseries (1960-70)

Les titres de ses oeuvres sont éloquents d’une veine d'inspiration poétique. De L'Arbre qui chante en 1950 à L'Herbe qui lève (dernier carton mis au point en 1992), en passant par La Vie douce, Les Enfants de lumière, La Clef des champs ou Le jardin des sirènes Dom Robert nous entraîne dans un univers où il l’avoue : «  on se plait à flâner. .. Tout d'un coup, on découvre un oiseau, un écureuil qui voulait se cacher, on en cherche d'autres comme on va aux champignons, le même plaisir qu'en un sous-bois, une sorte de jeu de cache-cache » . Il ne fait aucun doute que ces paroles reflètent les émotions ressenties lors de ses promenades en Forêt Noire où sa fine silhouette se fait familière année après année…

Chèvrefeuilles (1960) et "Le jardin des Sirènes " (1961)
Chèvrefeuilles (1960) et "Le jardin des Sirènes " (1961)
Chèvrefeuilles (1960) et "Le jardin des Sirènes " (1961)

Chèvrefeuilles (1960) et "Le jardin des Sirènes " (1961)

Avec l'âge une fatigue, purement physique, le freine. Il approfondit ses dessins et les termine plus volontiers à la gouache. Il n'affronte plus les grands espaces que sont les cartons de tapisseries ni les longues ballades carnet à dessin en main. En 1994 une mauvaise chute l’handicape lourdement. Trois ans après Dom Robert s’éteint dans sa communauté.

Dom Robert herborisant...

Dom Robert herborisant...

La visite du musée me réserve la surprise de découvrir les salles où sont exposées des tapisseries modernes abstraites , éclatantes de couleurs pour les unes, plus austères pour les autres, véritable un clin d’œil à Dom Robert qui un jour confessait :  « Je me vois acculé à cette contradiction : c’est que restant innocemment figuratif, je ne ressens aucun attrait pour les autres artistes figuratifs ou réalistes actuels , mais que tout mon intérêt se porte sur ceux appelés  plus ou moins abusivement abstraits, depuis Paul Klee ou Vassily Kandinsky jusqu’à Mark Tobey, Joan Miró et tant d’autres. Comme si me trouvant dans une cage sans espoir de m’échapper, je voyais avec envie mes frères oiseaux voler librement dehors ».

Histoire d’une double vocation
Histoire d’une double vocation

Bibliographie :

 

https://www.domrobert.com/biographie_25.php

 

https://musees-occitanie.fr/encyclopedie/artistes/dom-robert/

 

https://www.senat.fr/evenement/dom_robert/index.html

 

Crédits :

 

Photos personnelles du 20 Août 2020 au Musée de la Tapisserie ( Abbaye de Sorrèze)

Photos du Net

 

Annexe :

 

Vidéo « Communauté d’En Calcat » YOU TUBE

 

https://www.youtube.com/watch?v=6mfJ2DAU6Rw

 

 

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Shana 23/10/2020 17:09

J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et un blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers (lien sur pseudo) A bientôt.