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Ce fut ainsi…

 

J'ai rédigé ce texte de souvenirs à partir du récit que m'a fait cet hiver une  personne de 92 ans très présente à son temps, à sa vie et à ses ami(e)s . Je lui rends hommage par cet écrit que je soumets en catalan au concours littéraire du Casal Català de Toulouse à l'occasion de la Sant Jordi  

Dans mon quartier on m’appelle Marguerite mais je ne me suis pas toujours appelée ainsi. Je suis née à Constantine, en Algérie, d’une famille Kabyle. Mon père m’avait appelée Aïcha et, engagé dans l’armée française, il m’avait confiée à ma grand-mère puisque ma  toute jeune mère était morte en couches. J’ai attendu 14 ans avant de le connaître. Il  il avait refait sa vie en France, avec sa seconde épouse et ses trois enfants. L’étranger qu’il était pour moi savait peu de choses de mon enfance.

 Place des Galettes à Constantine

Ma grand-mère et moi vivions depuis toujours dans une bâtisse en torchis d’un quartier populaire où quelques familles européennes se mêlaient à  la population Kabyle. Ma  petite rue en terre battue donnait comme toutes les ruelles avoisinantes sur la Place Es-Souf, rebaptisée des Galettes, où tous les jours il y avait marché. Quelques étals à même le sol, de petits commerces aux marchandises odorantes et bariolées sous des auvents en toile décolorée, des bourriquots bien bâtés, des femmes voilées faisant leurs emplettes, des hommes en djellaba et kachabia  marchandant tout et rien,  étaient mon spectacle quotidien.

 Tous les habitués me connaissaient et parfois même me taquinaient en tirant mes tresses brunes. Cette place était mon univers. Chaque après-midi  j’attendais  le retour de l’école de mes petites voisines, arabes ou blanches, pour jouer avec elles sur la place. Le sol cimenté laissait rouler billes et balles. Moi, qui ne savait ni lire ni écrire, je  le trouvais idéal pour y tracer une marelle. Parfois tel une bande de moineaux, nous nous dispersions dans les ruelles avoisinantes pour, à coup de sonnette, heurtoirs ou clochettes, réveiller  les parents qui faisaient la sieste à l’étage.

 Plus grande j’ai accompagné ma grand-mère dans les beaux quartiers où elle faisait quelques ménages. J’y découvris un Constantine insoupçonné, aux rues larges  flanquées de grands édifices bourgeois. Ici il y avait la Mairie, là le Théâtre de la Ville, et aussi la Préfecture. Je passais tous les jours devant la Cathédrale Notre-Dame des 7 Douleurs, longeais de beaux magasins, et traversais des places bordées de palmiers et ornées de statues. J’étais fascinée …Un jour  ma grand-mère décida que je pouvais faire seule de menus travaux comme porter ou ramener les lessives. J’étais partout bien accueillie et surtout dans une famille d’artistes lyriques. A la sympathie succéda l’affection. Je passais de plus en plus de temps chez eux. Peu à peu je devenais la fille qu’ils n’avaient jamais eue. La maman m’apprit à lire, à écrire, à me tenir à table, à suivre une messe pour l’accompagner à l’église.  Les services que je rendais étaient l’occasion d’apprendre les règles du bien-vivre à la française.

Nous parlions d’adoption, quand mon père fit irruption dans ma vie pour signifier son refus. Il ne voulait pas non plus m’amener en France car je devais m’occuper sur place de ma grand-mère vieillissante. J’ai encore le cœur brisé en me rappelant ma douloureuse déception. Heureusement il n’y eut pas d’interdit concernant mon travail d’aide et ma vie continua auprès de ma famille de cœur, sans voile, les cheveux courts, habillée à l’européenne. Cette année-là je reçus mon premier cadeau de Noël au pied de l’arbre orné de guirlandes, dressé dans le salon : une poupée à la tête de porcelaine, cheveux blonds, traits d’une grande finesse rehaussés par de grands yeux bleus  et une belle robe en dentelle. Ce fut un éblouissement…Je l’appelais Marguerite comme l’héroïne de Faust et en fis ma compagne de nuit et ma confidente. Je l’amenais même dans les coulisses du théâtre où le fils aîné chantait. Bien sûr je  finis par connaître le répertoire et pus entrer en scène avec les figurants.

Ma grand-mère voyait bien mon évolution et sans doute comprenait-elle qu’un meilleur avenir se dessinait pour moi dans le milieu qui m’accueillait. Les autres jeunes filles de ma famille étaient toutes voilées, soumises à la volonté du père, peu enclines à accepter mes manières. Pour elles, le temps d’une visite chez mes oncles je me voilais, respectais le rituel musulman, tout en ayant en tête de faire mon choix de croyance à la mort de ma grand-mère.

La période de Noël rendait le cœur de Constantine plus français que jamais. Les rues du centre ville étaient enluminées, les vitrines se paraient de décorations brillantes et  les églises attendaient Jésus dans leurs crèches. Il y avait des concerts, des joies en famille … La casbah se faisait discrète mais ses habitants étaient bien présents et dans la ville européenne ils vaquaient à leurs services. Tout était différent en période de Ramadan : un calme étrange s’étendait sur Constantine, calme joyeusement rompu dès que le soir tombait. Les rues et ruelles s’animaient, chacun courant avec son plateau de pâtisseries et ses cabas de victuailles. Les places et placettes devenaient des lieux de partage et les « colons » se mêlaient à la foule qui terminait son jeûne en fin de journée. Seule la communauté juive semblait s’évanouir lors de ces fêtes religieuses et se fondre dans les maisons et boutiques du quartier de  Karchara.

 

 

Souvenirs idylliques d’un temps que les « évènements » vont altérer puis endeuiller pour enfin le faire disparaître à jamais. Dans le djébel la colère s’était mise à gronder chez les plus pauvres. Travailler pour rester misérables et au service de ceux qui tiraient de la colonisation algérienne leur profit, devenait de plus en plus insupportable et injuste. Nombreux étaient les fellahs qui avaient le sentiment de survivre sur un sol et un pays que l’histoire leur avait volé. Alors certains colons quittèrent leurs propriétés pour rejoindre la ville où les garnisons françaises semblaient être garantes de leur sécurité. Comment ne pas entendre le récit des crimes perpétrés dans le bled ? Constantine s’inquiétait et même des lieux de fêtes comme le dancing « Le Palmarium » s’en faisaient écho. Je  fréquentais cette salle avec les amis de ma famille d’accueil et dansais dans l’insouciance de mes 20 ans. Comme je trouvais mes cavaliers beaux dans leurs uniformes de soldats ! Surtout  Samir…Tout-à-l’ heure il m’a dit qu’il  revenait d’une opération militaire qu’il veut oublier. Tout en dansant il m’appelle « ma Tonkinoise » et fredonne le succès de Joséphine Baker à mes oreilles. Mon cœur bat très fort. Le reverrai-je? Il doit repartir combattre les fellaghas comme beaucoup de grands frères de mes amies. De façon insidieuse je sens venir  la peur. Je sais que dans les échauffourées des soldats à l’uniforme français sont tués et que leurs sœurs s’enveloppent dans un grand voile blanc en  prenant le deuil. Jour après jour je vois mes amis européens rejoindre la capitale Alger. Tous se recasent  dans les services administratifs ou auprès de l’armée et il y a même  un beau contrat au théâtre d’Alger pour le fils de ma famille bien-aimée en attendant une carrière en métropole.

 La France…je rêve d’y aller. Je n’ai pas oublié mon premier voyage là-bas après la mort de ma grand-mère. Comme un signe du Ciel cette année- là le curé de la paroisse organisait un pèlerinage à Lourdes. Pouvoir prier la Vierge dans ce lieu saint était pour moi une grâce divine.  Et me voilà arrivant à Philippeville avec un petit  groupe de pèlerins et nous embarquant au crépuscule sur un vieux cargo. Traversée de nuit sans cabine mais tous sur le pont, les yeux dans les étoiles et moi, tout impatience... Port-Vendres, le train, le ruban de paysages anonymes jusqu’à Lourdes, et enfin Marie, l’Immaculée Conception, en gloire dans sa grotte de Massabielle.

Lourdes

Aujourd’hui désormais sans attaches et donc libre de mon destin plus rien ne me retient à Constantine. La ville de mon enfance est devenue une coquille vide : tous mes amis sont à Alger. C’est donc là que j’irai !

 

Ma nouvelle maîtresse est  très dure et exigeante. Sous ses ordres je continue mon apprentissage des règles et convenances du milieu bourgeois. Je suis à la fois femme de chambre, lingère et domestique en tablier blanc amidonné. Dès que je peux je retrouve mes amis de Constantine pour des ballades en front de mer. Alger la Blanche surplombe le port et je  ne me lasse pas d’admirer l’immensité de l’étendue bleutée. Au fil des jours les sorties au théâtre ou au cinéma deviennent des gageures pour cause de couvre-feu. Alger à son tour sombre dans le cauchemar. Le temps est à la guerre, à la chasse aux sorcières, à l’espérance pour les insurgés et à l’angoisse pour les partisans d’une Algérie française. Parmi eux beaucoup ne croient plus en leur avenir dans la capitale ni même ailleurs …

Alger-la-Blanche

Je travaille maintenant dans le quartier d’Isly, femme de chambre dans un hôtel militaire  géré par un ancien de l’armée française. Malik le barman de la Brasserie d’Isly toute proche m’a prise en sympathie. Il est bien informé :

-       Aïcha, les nouvelles ne sont pas bonnes pour les français ! Cette nuit un camion du contingent a sauté sur une mine. Tous les soldats sont morts. Jamais les français ne viendront à bout des fellahgas!

-       Ne dis pas ça !

-       Mais tu ne vois donc rien ma pauvre fille ? La cause est juste, les armes sont là et la victoire approche. Les « traîtres » seront châtiés, torturés, tués comme des chiens. Les listes sont prêtes !

-       Comment le sais-tu ?

-       Qu’importe ! Je le sais et tu y es…

-       Ce n’est pas possible : je n’ai rien fait !

-       Tu fréquentes les français depuis toujours, tu es habillée comme leurs femmes, tu ne portes jamais le voile. Un bon conseil : change et ne te fais plus appeler Marguerite!  

Cette nuit là j’ai cauchemardé : un groupe de fellaghas me poursuit en hurlant, je cours éperdue jusqu’à la Constantine de mon enfance. Je rejoins à bout de souffle le cimetière, et m’écroule sur la tombe de grand-mère, tout est fini…Me voilà survolant l’oued du Rhumel . Je  sors de ses  gorges abruptes et en même temps du mauvais rêve. Je suis épuisée et mon cœur bat la chamade.

 

Aujourd’hui mes employeurs  sont persuadés que leur monde est perdu. Ils viennent d’obtenir des militaires une recommandation pour un travail en France, dans une ville de garnison, Toulouse. L’embarquement est décidé et les places réservées sur l’El-Djezaïr, un vieux paquebot : je sais que je ferai partie du voyage et prépare au plus profond de mon âme des adieux en forme d’au-revoir. Je sais bien qu’il n’y aura pas de retour…

eldjezair