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Deux souvenirs et un rêve

Cette année ce texte écrit en Catalan ( version originale) m'a valu de recevoir le Prix San Jordi  décerné par l'Association "Casal Català" de Toulouse. J'y mêle deux souvenirs d'enfance et un rêve ...

 

                 In memoriam Ana Serra Borrell



DEUX SOUVENIRS D’ENFANCE ET UN RÊVE


 Je vous dirai tout d’abord que , compte tenu des circonstances, je n’ai connu mes grands-parents qu’à 7 ans. Ils vivaient en Espagne. Mes parents et moi étions à Toulouse comme beaucoup de réfugiés espagnols. Un jour d’été, ma mère m’accompagna en train jusqu’à la frontière : j’allais connaître mes grands parents et vivre quelques semaines avec eux. Que furent les premiers moments de cette première rencontre, je ne sais plus… Sans doute beaucoup d’embrassades, des rires, des questions aussi. Je ne me rappelle plus si nous avons pris l’autobus ou le train pour faire les centaines de kilomètres qui nous séparaient de notre destination. Je me revois simplement  à l’entrée du village, assise entre ma grand-mère et mon grand-père, dans vieille carriole tirée par des mules parées de rubans, pompons et sonnailles. Il me semblait que j’étais une princesse de contes de fées. Je n’avais jamais vu des mules aussi belles même pas dans mes livres d’images  et  en ville, il y  avait surtout des vélos !
Arrivés au cœur du village nous sommes descendus. Devant nous se trouvait la maison. Mon grand-père, grand et mince, légèrement chauve me prit par la main et me fit entrer dans sa petite échoppe aux étagères remplies de vieilles chaussures. Il mit ses lunettes rondes sur le nez et me montra des petits souliers vernis qu’il avait arrangés à mon intention. Ses mains longues et noueuses suivaient du doigt de fines coutures qui dessinaient comme une fleur. J’étais ravie ! Impatiente ma grand-mère m’attendait pour me montrer la  cuisine attenante, une pièce sombre et fraîche. C’était une petite femme souriante, aux cheveux grisonnants, bien ronde et bavarde. Je restais tout étonnée en voyant qu’elle avait un teint de porcelaine comme la poupée qu’elle venait de me donner. Cette poupée, je l’ai gardée : elle a soixante et dix ans et est toujours habillée en petite fille modèle …  
Nous sommes montés à l’étage. Dans une grande pièce lumineuse ma grand-mère m’a montré le métier sur lequel elle faisait des dentelles . Après s’être assise, elle l’a posé sur ses genoux, mis ses lunettes (qui lui firent des yeux encore plus grands et brillants) et a fait danser du bout des  doigts des dizaines de fuseaux qui crépitaient en se choquant. Elle m’expliqua alors qu’elle faisait pour moi un mouchoir en dentelle à étrenner pour la Grand Fête du village. Elle venait d’ailleurs d’en finir un pour ma mère – la pauvre, elle ne devait plus en avoir après tant d’années de misère ... Je pensais en revoyant ma mère essuyer ses lèvres peintes avec son mouchoir, que ce serait bien dommage, mais je n’en dis rien !
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Sept années passèrent avant de revoir mes grands-parents à la frontière. Je les trouvais vieillis. Mon grand-père marchait lentement, le dos courbé, les yeux et la bouche empreints de tristesse. Ma grand-mère faisait comme si le temps n’avait pas de prise sur elle et marchait toute droite en s’aidant d’une canne. De temps à autre, sous ses cheveux blancs, son regard s’alourdissait. Quatorze années loin de nous et le triomphe au quotidien de ceux qui avaient gagné la guerre en avait fini avec leurs illusions ...
 

Il y a peu j’ai fait un rêve. Je me voyais accablée de chaleur, marchant sous les arcades de la Grand Place du village de mes grands-parents. D’un coup je me suis touvée devant une boutique jamais vue, peinte en bleu, cet outremer dont des traces subsistent encore dans les vieux villages de pécheurs. Un écriteau indiquait « le coin de grand-mère »…de grand-mère ?
Je regardais comme hypnotisée la vitrine encadrée de petits rideaux  surannés assortis à ceux de la porte d’entrée. Derrière la vitre se pressaient, bien disposés sur leurs supports, des mouchoirs en dentelle comme ceux que faisait ma grand-mère. Il y avait aussi des napperons incrustés de fleurs brodées ( mon Dieu, Maman était brodeuse !) . Au centre, sur un éventail tout en dentelle, s’allongeait l’ombre d’un bouquet de roses thé.
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Je suis entrée dans la boutique vide et me suis arrêtée devant un grand comptoir en bois ciré où se trouvaient comme abandonés, une paire de ciseaux et des mètres de fines dentelles blanches. Il n’y a donc personne ? Mon regard désorienté se pose sur un pan de mur orné de photos encadrées à l’ancienne. J’y vois de jeunes dentellières au travail, avec métiers et fuseaux. Elles sont habillées comme au début du siècle passé. Et si l’une d’elles était ma grand-mère ? Mais comment savoir ? Je ne peux détacher mes yeux de ces visages  comme si à force de les fixer l’un d’entre eux parlerait à mon cœur, un cœur tout ému d’avoir vu sur l’étagère du fond une poupée de porcelaine comme la mienne. Mais, en regardant bien sa robe de petite fille modèle, je ne peux douter que ce soit elle. Que fait-elle ici ? Quel mystère et quelle angoisse ! Elle devrait être à la maison et non dans cette boutique…Que s’est-il passé ? Je me sens mal et me réveille brutalement toute en sueur. J’allume la lumière et vois, bien assise sur sa chaise, ma poupée qui me sourit, énigmatique, dans sa robe de petite fille modèle.
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-    - Petite , écoute bien, je vais te parler de la Grand Fête au village . Tu sais, le village de tes grands-parents. Il y a longtemps que je ne l’ai vue mais je sais que la tradition continue et moi j’en ai gardé un souvenir très fort.

D’abord je me souviens des nuits, chaudes et obscures, pleines d’odeurs de repas de fête , débordantes de musique et chansons. Je revois les gens s’interpellant en plaisantant, se saluant à grands cris et marchant tous d’un pas décidé vers la Grand Place lieu de toutes les festivités. D’un seul coup, plus d’éclairage et le fracas de dizaines de pétards assourdissants annonçant l’arrivée de démons mangeurs de feu : ne t’approche pas , tu vas te brûler !  Au milieu d’ombres et étincelles voici le Dragon qui crache ses flammes, harcelé par une nuée de nains aux grosses têtes. Son mufle est rouge sang, ses crocs brillent comme des lames et ses naseaux écument. Quelle peur ! Il t’a frôlée avec sa queue de serpent …Mais déjà des danseurs agiles armés de bâtons l’ont fait fuir pendant que la lumière revient.

 


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Et voici qu’arrivent cahin-caha le géant et la géante. Le géant s’appelle Julien en mémoire du général d’Empire qui épargna l’église du village parce que son Saint Patron s’appelait Julien comme lui. La géante porte une robe de damoiselle ornée de perles comme sa couronne. Sa main droite tient un mouchoir de dentelle. Au milieu de sa ceinture deux grands trous permettent à l’homme qui anime sa carcasse en bois de voir droit devant. Les deux géants s’arrêtent au milieu de la place. Ils se saluent et, aux premières notes d’un flûtiau, se mettent à danser. Regarde, ils sautent presque, pourvu qu’ils ne trébuchent pas !  

Des journées de fête j’ai gardé le souvenir d’une Grand Place brûlante comme une braise. Le monde afflue quand, aux heures les plus chaudes, vont s’élever les tours humaines. Les habitants apportent le soutien de leurs bras et de leur corps à la base de la tour qui, étage après étage, homme sur homme, du plus lourd au plus léger, arrive au balcon de la mairie et le dépasse. Quel triomphe !
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  En fin d’après-midi petits et grands se retrouvent pour écouter et danser des sardanes. L’origine de cette danse collective remonte aux rites solaires grecs. Sais-tu que le village s’enorgueillit d’avoir eu un compositeur qui a contribué à la moderniser ? Mais il n’y a pas que la sardane pour danser ou regarder danser. Il y a aussi le groupe folklorique du village qui durant toute l’année dépoussière de vieilles chorégraphies. Le résultat est un spectacle animé par une trentaine de danseurs, travaillé dans l’excellence jusqu’au moindre détail et proposé gracieusement à tous.
-    - Dis petite, tu voudrais y aller ? Pas étonnant. La Grand Fête est la fierté de tout le village ! Vas-y et à ton tour  tu me raconteras.