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S'évader au Val d'Aran

 

 

 

 

 


 

Que de soucis  cet hiver ! Heureusement j’ai toujours le moyen d’y échapper. Essayez de deviner…

-  Un bon livre ?  Un roman qui vous amène à l’autre bout du monde, au milieu d’un paysage paradisiaque : mer turquoise bordée de plages ensoleillées,villas de rêve., cocotiers… Pas du tout !

-  Un beau morceau de musique, alors ?Mais non, je n’en ai aucune envie. Si elle invite à la danse, je n’ai pas de cavalier. Si elle me fait rêver, j’ai bien peur d’être rattrapée par mes ennuis . Alors, c’est non !

-  Préparer un bon gâteau pour finir l’après-midi ? Pas question ! Je n’en fais que pour les anniversaires !

 

Allez, ne cherchez plus. Je vais vous dire mon secret : je pense à mes dernières promenades. Je les ai faites cet été au Val d’Aran. J’adore cette vallée si douce près de Vielha. A peine sortie de la  bourgade je me retrouve cheminant sur un sentier caillouteux qui suit le torrent du Néré.

Val d'Aran (Vielha)

 Si je regarde devant moi, je vois grimper le chemin luisant de pierraille qui crisse sous le pied. Si je tourne la tête pour voir les rives sauvages du torrent, je peux suivre du regard le sautillement des bergeronnettes sur d’énormes roches ou sur des troncs d’arbres amarrés par une ancre invisible. Si je regarde de l’autre côté, je me heurte au versant de la montagne qui, de bosse en bosse, s’éloigne jusqu’aux hautes terres couvertes de grandes forêts sombres. Tout en haut il n’y a plus d’arbres, juste des étendues verdâtres et pelées. En forçant le regard je vois un liseré neigeux au sommet.

Aujourd’hui j’ai mon appareil photo parce que je veux m’enfoncer dans les premières prairies en fleurs : on dirait qu’elles sont l’œuvre d’un jardinier averti. Ici, au milieu des touffes d’herbes parsemées de petits épis argentés un groupe de centaurées dresse la tête. Clic ! C’est fait…Je contemple les pétales dentelés, d’un bleu mauve, les fines étamines violettes : quelle finesse ! Plus loin se trouve une colonie de campanules, têtes baissées, d’un bleu intense et des petits œillets roses accrochés au bord du sentier.Clic !

Arnica

Ma main frôle une touffe d’arnica : fleurs lumineuses, d’un jaune éclatant, le cœur noir. J’engouffre tout dans mon appareil sans oublier ces grands chardons semblables à des artichauts épanouis. Ils doivent être plein d’attraits pour les abeilles car ils en sont couverts ! Je m’éloigne prudemment  tout en regardant le sol à la recherche d’un hypothétique serpent…C’est alors que je découvre plantés au beau milieu d’un tapis vert, deux énormes carlines, des soleils bien ouverts où se délectent de fines butineuses aux ailes transparentes mouchetées de rouge et noir. Clic ! Miennes !...Je ne croyais pas en trouver ici : pour moi ce sont des plantes de haute montagne.

 

 

 Je continue de monter…Dans quelques mètres je m’arrêterai et en me retournant je pourrai photographier un point de vue sur l’aval. Je connais le spectacle qui m’attend : le torrent, tout en sautant de roche en roche arrive jusqu’aux premières maisons du village. Vues de loin elles semblent construites au ras de l’eau. Elles sont toutes en pierre, le toit en ardoises brillantes, les balcons en bois vernis..Je cherche sur l’écran la meilleure perspective. Peut-être celle-là ? Clic ! Voilà une vraie carte postale !

Val d'Aran (Gausachs)

Demain j’apporterai mon appareil au cours de dessin. Nous mettrons sa puce dans l’ordinateur et les photos apparaîtront sur l’écran, en grand format lumineux. Alors chacune choisira selon sa préférence pour en faire une aquarelle. Il y a maintenant trois semaines que l’artiste de la ville a ouvert son atelier aux amateurs. Quatre femmes de mon âge se sont inscrites, trop vieilles pour être mères et trop jeunes pour avoir des petits-enfants. Toutes bien mariées à des époux fort occupés ou randonneurs invétérés. Quand nous rentrons dans l’atelier nous sentons le poids de regards lourds derrière les rideaux des fenêtres d’en face. Ce n’est pas étonnant : nous ferions mieux de tricoter, coudre, faire des confitures avec les fraises et groseilles des bois plutôt que d’écouter les conseils du peintre…Bien sûr, il a mauvaise réputation. On dit qu’il a appris la peinture en prison quand il purgeait sa peine de petit trafiquant de cannabis ! Mais avec nous il est très correct et il l’est aussi avec ses clients qui lui commandent aquarelles ou huiles pour leurs bars ou restaurants. L’autre jour, je l’ai rencontré dans la Grand’Rue et il m’a amené voir ses dernières peintures pour le restaurant « Can Pep ». C’était une série de cassolettes aranaises, véritables natures mortes aux choux, aux poireaux, aux oignons, fumantes sur la nappe ou mystérieusement closes sur les braises du foyer. A table !

Les aquarelles sont sa vraie réussite : paysages de montagne enneigés ou non, fruits et fleurs aux quatre coins de l’atelier , toutes m’enchantent par la symphonie de leurs couleurs. Marcos ne veut pas que nous les copions, il préfère que nous interprétions les photos. Quand nos peintures sont finies nous les comparons : il n’y en a aucune de semblable ni par le sujet, la taille, le dessin ou la couleur. Marie-Ange fait des aquarelles aux tons chauds, Conception garde un trait d’enfant, Dolorès s’obstine à quadriller le modèle pour reproduire à l’identique. Neige et moi préférons suggérer et c’est pourquoi nos aquarelles ont un air d’inachevé…

Aubépine

J’adore écouter Marcos : il a un accent argentin qui me fait rêver. Il nous a expliqué qu’orphelin, il s’était enfui d’Argentine au temps des colonels et qu’il était arrivé en Espagne par ricochet et au Val d’Aran par miracle. La prison serait-elle entre ricochet et miracle ? Pendant que nous peignons nous écoutons des tangos qui ressuscitent Carlos Gardel chantant : « Volver con la frente marchita, sentir que es un soplo la vida », Evita :No llores por mí Argentina, mi alma está contigo », Borges et ses milongas si tristes…Mais où sommes-nous ? Pas question de continuer sur le terrain glissant de la mélancolie. Vite, la radio avec ses chansons à la mode, en anglais bien sûr et pas en espagnol. Peu importe, nos commentaires seront en catalan !

 

 

 

Je fais défiler sur l’écran les photos du jour et celles d’hier quand je suis allée de l’autre côté du torrent, très haut, pour voir « la roche aux neuf trous ». C’était une longue marche. J’avais comme à l’accoutumée mon sac à dos avec une gourde, une trousse d’urgences, le téléphone …mais surtout j’avais en tête de m’approcher suffisamment de la roche pour tenter de rentrer dans un des trous.

On raconte qu’après le Déluge , l’Archange Saint Michel et un diable se disputaient la jouissance du Val. Ce n’était pas leur première dispute ni la dernière ! Cette fois-ci avant de dégainer l’épée ou de jeter une bouchée de flammes, ils décidèrent d’un pari :

En rentrant dans la vallée le long du Néré juste avant ce qui deviendrait Vielha, il y avait sur le versant de la Tuca un rocher monstrueux entre ciel et terre, bien visible mais entouré de pins qui semblaient le protéger. Le pari portait sur une épreuve de force et d’adresse puisqu’il s’agissait  de frapper le rocher un maximum de fois depuis le versant opposé ; chacun avait droit à neuf coups.

Tout en choisissant les pierres Saint Michel priait Dieu et le diable invoquait Lucifer. L’épreuve commença. La foi de l’archange était si grande que lorsque sa pierre frappa le rocher elle fit un énorme trou dans un fracas étourdissant. Le diable en resta coi et il semblait même avoir peur. Il manqua toutes ses frappes alors que Saint Michel les réussissait toutes. C’est ainsi que le rocher reçut le nom de « la roche aux neuf trous » et que le Val d'Aran devint terre du Seigneur. C’est sans doute  ce qui explique que je me sente si bien au Val.

Tout en cheminant je cherchais le rocher. En dehors du sentier tout n’était que ronces, taillis, fourrés, troncs d’arbres serrés …peut-être étais-je tout à côté sans le voir? Allons, quelques mètres de plus ; il me semble entrevoir de grosses roches au cœur du bosquet. S’il y en a une d’énorme ce sera la bonne . Et voilà ! Elle n’est pas aussi grande que je l’imaginais. Quelques petits trous de-ci de-là, à peine de quoi contenir un écureuil…Il se fait tard : je rentre. Clic !

Scabieuse

 Le retour me semble moins long que l’aller, sans doute parce que je ne cherche plus la roche et ses trous. Sur mon chemin, je rencontre le seul berger des environs. Nous nous saluons et il me dit conduire son petit troupeau dans des pâtures clôturées. Ses deux chiens, tout en surveillant les brebis peureuses et pressées, courent en jappant, queue en panache, poil hirsute, race incertaine . Je ralentis, tous me dépassent … Je me sens plus tranquille.

 

Ces souvenirs estompent mes soucis. Mon imagination m’emporte vers les flancs de montagne surmontés d’un ciel pur. Je rêve à des aquarelles fantastiques où je me perds voluptueusement, m’évadant dans ces espaces libres, mélangeant, les yeux fermés, les couleurs des fleurs au gré de mes envies…Bon, je me sens plus forte, la nature m’a revigorée par sa beauté. Ces moments vécus et retrouvés me servent pour aller de l’avant et la magie des images, photographiées ou peintes, les éternise.

 

 

Aujourd'hui un mail m'a annoncé que ce petit récit avait été récompensé par un 2° prix en narration brêve à l'occasion de la St Georges. Le texte original est en catalan. La Catalogne célèbre tous les ans le 23 avril la Fête du livre par des concours littéraires, des achats et dédicaces et aussi une rose pour ceux et celles qu'on aime....

Roses en duo

 

 

 

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Laure Noé 28/01/2014 15:22

Merci pour elle de ce commentaire.

Jeanga 28/01/2014 08:47

Je viens de me réveiller, la nuit fut courte entre ma passion pour le bricolage (Appelons cela du « TRAVAIL GRATUIT ! » Je préfère ! ) et mes visites ‘’ordinatoriales’’(lol). Je me surprends à
l’instant en lecture de ton blog et ce, depuis plus d’une heure ; j’épluche des pages et des pages sans voir cette maudite trotteuse qui me chatouille presque insensiblement le poignet.
Le temps passe sans aucune autorisation- personne ne sait comment faire pour remonter en arrière - j’en ai même vu fabriquer des pendules tournant à l’inverse du bon sens… Inexorablement le même
temps s’ajoute en avant ou autrement et se cumule encore à cette vie qui s’allonge tout en diminuant- J’aime venir flâner en ces lieux inconnus, embrasser la Catalogne qui semble au premier abord
insaisissable, ce pays aux multiples racines m’a toujours fait plus ou moins frémir malgré son climat dont les variations conservent depuis des centaines d’années une population touristique qui va
et vient, franchissant tantôt les Pyrénées tantôt la mer, sans parler des rodeurs voisins du ’’pays limitrophe’’ appelé Espagne.
Que de sursauts dans ce pays qui au demeurant peut surprendre par son calme… (Pas au foot toujours…)
Ressemblant côté mer au climat du pays on je vis actuellement c'est-à-dire étés secs et chauds avec une température maximale est d'environ 30 °C. Dans les vallées pyrénéennes l'été reste la saison
des pluies comme ici – Autrefois, mon frère m’invita souvent dans cette région ou il demeure…
Mais j’ai gouté aux 40° de ce pays…A l’intérieur, je le répète, il y fait très chaud et très sec en été – Je m’en souviens mon auto aussi…
En parcourant ton blog, je voyage, et ma tête n’est plus au Vietnam… Il me semble que ce soir je serais rentré à Toulouse tellement que je suis transporté… Je rêve, je plane… J’aime cela… Mes pieds
ne touchent plus le sol… « Je l’évite »…
Merci… Madame ! Merci Monsetta ! Continue à faire rêver…
Merci… A te lire… Il faut que je me sauve… J’ai faim !
Amicalement.
Jean

Laure 02/05/2012 09:49

Aussi poétique qu'en catalan!!
C'est très bien écrit.