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Peinture / Série de conférences sur les Peintres Espagnols

 

 

Ce premier trimestre 2012 j'ai fait une conférence à la Casa de España sur la Peintres Espagnols. Il s'agissait du premier volet d'un cycle couvrant trois siècles. J'y abordais successivement la vie et l'oeuvre du Gréco et Vélazquez, peintres du siècle d'Or espagnol (XVI-XVII°)  et Goya le père de la peinture moderne (XIX°). Je reporte ici le contenu de mon intervention en commençant chronologiquement par le Gréco.

 

 

El Greco (Dominikos Theotokopulos, dit le Greco)

L’homme comme sous le nom d’El Greco était un artiste grec dont le style chargé d’émotion exprime la passion de l’Espagne de la Contre Réforme.La National Gallery possède la collection la plus importante de ses œuvres en dehors de l’Espagne, son pays d’adoption.

Né en Crète près de Candie en 1541,il meurt à Tolède en 1614.On connaît peu sa vie et son œuvre en Crète mais sa peinture garde quelques réminiscences des icônes orthodoxes sujets sur lesquels il avait travaillé  et qui se caractérisent par une composition simple,la représentation de sujets religieux immuables, l’absence de perspective et de rendu psychologique.

Il quitta la Crète en 1565 pour étudier la peinture occidentale à Venise où il séjourna cinq ans (1570). Là il subit l’influence des artistes vénitiens Titien (pour ses jaunes et ses bruns) , Tintoret (pour le mouvement et la mise en scène), Le Véronèse (touches blanches dans l’œil pour obtenir un effet de larmes ou de lumière intérieure). Il adopta les couleurs riches , la technique libre et spontanée et  le goût pour les compositions dramatiques.

El Greco-La curación del ciego

 

La curación del ciego 1567 óleo sobre tabla 65x84cm  Dresde

              

En 1570 il partit pour Rome où des artistes tels que Michel-Ange venaient d’élaborer un style nouveau, maniériste, qui substituait à la représentation réaliste du monde physique une vision plus subjective, fondée non pas sur l’observation de la nature, mais sur le monde de l’esprit. C’était une peinture « réfléchie » qui caractérisa la transition entre la Renaissance et le Baroque. Dans les œuvres maniéristes l’espace était resserré,les couleurs bizarres, et les figures aux corps allongés étaient groupées en des poses complexes. Le maniérisme, du mot italien signifiant “manière”, était un style emprunté et artificiel qui mettait en valeur la virtuosité et l’élégance de la touche.

Son fondement intellectuel séduisit El Greco qui aimait la compagnie des érudits et qui fut lui-même l’auteur de traités sur l’art et l’architecture. N’ayant pas réussi à s’attirer des commandes importantes en Italie, El Greco se rendit en Espagne où le Roi PHILIPPE II entreprenait la construction de l’Escorial (non loin de l’impériale Tolède) entouré d’artistes et architectes de renom.

        1564 Mort de Michel-Ange / 1571 Victoire de Lepante/ 1572 Saint Barthélémy/

        1576 Mort du Titien

En 1577 le peintre s’installa à Tolède où il resta jusqu’à la fin de sa vie (1614) et où il peignit pour la Noblesse et l’Eglise ses œuvres les plus importantes. Le climat de ferveur instauré par la Contre Réforme lui valut de nombreuses commandes où sa personnalité ardente et sa foi tourmentée purent s’exprimer (cf La Trinité, l’Assomption, l’Adoration des rois Mages qu’il  exécuta pour l’Abbaye de Santo Domingo el Antiguo  de 1577 à 1579, l’Expolio (1579) pour la  cathédrale.                                                      

Ces œuvres sont empreintes d’apports italiens qui se combinent avec des conceptions personnelles (contorsions des corps, dessin nerveux, colorations heurtées). Le style d’El Greco s’y montre déjà très puissant et envoûtant, et s’adapte parfaitement aux buts de la Contre Réforme par laquelle, à la suite de la révolte protestante, l’Église catholique chercha à réformer son culte et à renforcer la croyance dans ses doctrines.

Dans la peinture religieuse l’Espagne mit au service de l’Église ses vastes ressources augmentées par ses conquêtes dans le Nouveau Monde.La ville de Tolède, siège de l’évêque, participa activement à ce mouvement. Le Concile de Trente qui se réunit au milieu du XVIème siècle pour clarifier les buts de la Contre Réforme, reconnut explicitement l’importance de l’art religieux. El Greco, dont les mécènes étaient surtout des hommes d’Église érudits, répondit par des représentations intelligentes et vivantes aux croyances catholiques traditionnelles récemment réaffirmées par le Concile.Ses œuvres accentuèrent à l’aide d’images puissantes l’importance des sacrements, de la Vierge et des saints.La première y est glorifiée comme Mère de Dieu.Les Saints sont les intercesseurs de l’homme face à Dieu.La pénitence les sauve tout comme elle permet aux hommes de se sauver.

1580 Essais de Montaigne / tragicomédies de Lope de Vega 

1582 Mort de Ste Thérèse D’Avila (Carmel)  

En 1580 il réalisa le Martyre de Saint Maurice pour le Roi  qui s’en montra peu satisfait heurté de plus par le caractère orgueilleux du peintre. Le Gréco n’obtint plus de commande royale. 

El Greco-El caballero de la mano en el pecho                            

El Caballero de la mano en el pecho (1577-1584 ?) 81cmx66cm (El Prado)

 

En 1586 il entreprit son célèbre Entierro del Conde de Orgaz pour la Chapelle de San Tomé.

Dans ce tableau, qu’il qualifiait comme étant son « œuvre la plus sublime »,  le peintre parvient à un style  très personnel en accord avec son exigence intérieure.
  

1586 El Entierro del Conde de Orgaz ( Oleo sobre lienzo 480cm x 360cm) Iglesia de Santo Tomé – Toledo

El Greco - El entierro del Conde de Orgaz

Son œuvre se poursuit durant plus de trente ans avec les peintures pour la chapelle San José , l’Hôpital de la Charité et la Cathédrale ( Tolède), l’Hôpital de la Charité à Illescas,et divers couvents. Reprenant des thèmes religieux (cf L’adoration des bergers – Le baptème du Christ- La Crucifixion- La Résurrection du Christ – Pentecôte…) et des figures exemplaires de Saints (Saint Martin- Saint François-  St Jean…)Le Gréco accentue au fil des ans l’allongement de ses figures dans des compositions d’une grande intensité où les harmonies sombres sont déchirées par des éclairages imprévus et où la profondeur spaciale s’élabore à travers de violentes tensions chromatiques et lumineuses.

 

                  El Greco-San Juan Bautista       

 

                                   

 

 

  San Juan Bautista 1577-1579 (212x78cm) Toledo                                   

                                                           San Andrés y San Francisco1590(167x113cm)   El  Prado                                                                                        El Greco-San Andrés y San Francisco                                                                                        

Dans l’isolement relatif de l’Espagne de l’époque il continue d’ explorer et développer  les possibilités du maniérisme alors qu’en Italie ses contemporains revenaient à des styles plus naturalistes. Sa peinture exalte la « grâce » et la beauté spirituelle.Le rétable du Collège Doña María de Aragón à Madrid (1595-1600) est l’un des chefs-d’œuvre du génie visionnaire de l’artiste. 

 

La Résurrection 1597-1604  (retablo de Doña Maria de Aragón)  275x127cm    El Prado

El Greco-Resurrección

Vista de Toledo 1596-1600 121x108cm MMA Nueva York  

El Greco-Visión deToledo

Les harmonies audacieuses, qui prennent parfois des aspects hallucinants, apparaissent dans les scènes profanes comme Toledo( 1597-1599) et dans des visions surnaturelles comme Visión de San Juan (1610-1614).Ces dernières œuvres sont d’une énorme intensité dramatique que l’on peut qualifier d’expressionniste .Les personnages ont leur propre éclairage et la lumière extérieure anticonventionelle donne un caractère surnaturel à la scène.

 

Visión de San Juan 1610-1614  224x199cm     Museo Metropolitano de Arte (Nueva York)                                                                        El Greco-Visión del apocalipsis                 

Malgré son succès à Tolède, le Greco fut un artiste isolé. En intensifiant la puissance de la couleur et en créant un langage formel, étranger à l’héritage classique, il a crée une esthétique plus proche du monde moderne que de celui de ses contemporains.Avec lui le Christ cesse enfin de ressembler à Jupiter.

 Dans les dernières années de sa vie le peintre PACHECO (qui forma VELAZQUEZ) vint lui rendre visite et lui demanda :

« Dans la peinture qu’est-ce qui vous importe le plus ? »

« La couleur » répondit-il.

En ce sens le vieux maître de Tolède est un précurseur des temps modernes avec un dessin qui s’estompe et une palette qui ne travaille que sur cinq couleurs : noir, blanc, vermillon,ocre jaune, garance (rouge).

 

L’art suprême du Gréco réside dans le fait qu’il a trouvé une manière de désincarner les personnages, de leur faire abandonner leur manteau de chair pour ne laisser apparaître que l’esprit qui transcende la matière. Il voyait ce que nos yeux ne savent plus voir : l’élan spirituel dont il témoignait dans ses peintures visionnaires                                                                                                       

Il y a chez le Gréco un refus du sacré pour la ferveur religieuse. Comment s’en étonner alors que  c’est à tolede que Ste Thérèse d’Avila fonda son 2° couvent, le grand mystique St Jean de la Croix enseigna, écrivit (et fut jeté en prison), et que la ville était le siège du plus redoutable tribunal de l’Inquisition (devant lequel le Gréco fut lui-même traduit).           

L’intensité obsédante de ses  peintures a favorisé la formation de mythes autour de la vie du peintre et de son art. Sa vie à Tolède reste assez mystérieuse. Ami des grands et des intellectuels, il participait aux cénacles de sa ville, capitale de l’Espagne de la Contre-Réforme, où le Mécénat protégeait les Arts et les Lettres et dont l’Ecole des Traducteurs permettait encore la cohabitation intellectuelle des mondes islamique,juif et chrétien qui lui avait valu le surnom au XIII siècle de « CAPITALE DES TROIS CULTURES ».

      1588 Défaite de l’Invicible Armada

      1598 Philipe III succède à son père Philippe II

      1604 Othelo de Shakespeare / 1605 Don Quichote de Cervantès

 

Le Gréco menait grand train lorsque les commandes se succédaient et dépensait sans compter.

A des moments moins propices il  produisait des portraits médaillons pour vivre . Il garda toujours secret son mariage avec Jéronima de las Cuevas, noble tolédane dont il eut un enfant Jorge Manuel qu’il reconnut. Le portrait de  son épouse porte un nom qui protège son anonymat .

Le Gréco mourut misérable et sa bibliothèque, une des plus importantes de la ville avec des ouvrages grecs, italiens, espagnols, disparut. Après sa mort son oeuvre tomba dans l’oubli. Redécouvert au siècle dernier par Théophile Gautier (« Voyage en Espagne »1840), il fut depuis bien souvent incompris. Ses dernières œuvres ont longtemps dérangé par la très grande intensité dramatique qui vient de personnages habités par une lumière intérieure alors que la lumière extérieure anticonventionnelle donne un caractère surnaturel au tableau. On alla même jusqu’à expliquer l’allongement des formes par un hypothétique astigmatisme alors que lui-même disait à ses contemporains que « le plus grand malheur d’une forme serait d’être naine ».

     1614 Mort du Gréco

     1615 Galilée comparait devant le tribunal de l’Inquisition (pour avoir défendu la théorie de Copernic « De la révolution des Corps Célestes » 1543).

 

 

 

 

 

 

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