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Ballade nocturne aux Abattoirs

La nuit du samedi 20 mai était consacrée  à « La nuit européenne des Musées ». Chacun des musées de Toulouse avait prévu à cet effet une programmation dynamique et ludique. J’ai jeté mon dévolu sur le Musée d’Art Contemporain « Les Abattoirs » parce que le Casal Català , comme l’an passé pour Antón Tàpies, proposait une visite guidée en catalan .

Le musée des Abattoirs doit son nom à son ancienne fonction. Ce bâtiment a été conçu par l’architecte Urbain Vitry en 1825. La composition est typique de l’adaptation du plan basilical aux nouveaux programmes architecturaux du début du XIX°siècle. Monumentalité, simplicité du langage néoclassique, rationalisme du plan, symétrie et une terminaison en hémicycle le caractérisent.

L’activité des abattoirs s’est poursuivie jusqu’en 1988. En 1991, le bâtiment classé « monument historique », la Ville de Toulouse et la Région Midi-Pyrénées décident de transformer le site des abattoirs en Espace d’Art Moderne et Contemporain. Le 23 juin 2000, le Musée « Les Abattoirs-FRAC Midi-Pyrénées »  ouvre ses portes !

Le Musée des Abattoirs
Le Musée des Abattoirs
Le Musée des Abattoirs
Le Musée des Abattoirs

Le Musée des Abattoirs

Cette exposition a été  organisée à l’occasion du 40ème anniversaire du Centre Pompidou. Notre guide nous rappelle que les Abattoirs présentent un ensemble d’oeuvres historiques autour du mouvement artistique du Nouveau Réalisme (1). Nous suivrons en le simplifiant le parcours thématique proposé pour passer par différents espaces : celui de la ville, de la rue, du supermarché, de la salle à manger, des poubelles, du portrait… etc.

 

Dans le vaste hall d’entrée aménagé en boulevard urbain notre guide nous donne quelques clefs pour mieux appréhender l’exposition. Une dizaine d’années après 2° guerre mondiale, abandonnant l’Art abstrait en vogue avant-guerre, le Nouveau Réalisme regroupe un ensemble d’artistes qui interrogent dans leurs oeuvres l'émergence d’une société marquée par l’industrialisation et l’apparition d’une consommation à grande échelle. Se voulant en rupture avec les codes et les courants établis ils puisent la matière de leur travail dans le nouveau quotidien de la France des années 1960 et considèrent les objets de la consommation (des affiches aux voitures en passant par le néon ou les rebuts) comme source de créativité. Leurs œuvres qui visent à changer le regard sur le monde, sont marquées par des actions radicales : détruire, arracher, compresser, assembler, accumuler, étendre, tirer, emballer, estampiller.

 

Nous voilà prêts à commencer la visite du rez-de-chaussée!

 

Dans la première pièce une œuvre recouvrant le mur du fond attire le regard : nous sommes dans le monde de la rue et ses affiches publicitaires.

Jacques VILLEGLÉ

La Genèse, boulevard de la Liberté, Agen, 1997 (260 X 899,5 cm)

Affiches lacérées marouflées sur toile tendue sur chassis (Centre National des arts plastiques, Paris)
 

 

Cette pièce, constituée d’une tôle et de lambeaux d’affiches lacérées, est un panneau d’affichage. 

Dès 1959, Jacques Villéglé récolte des affiches sur leur support d’origine, bois et métal, qui lui permettent d’instaurer un dialogue entre le fond et les couleurs de l’image. Il récupère des fragments d’affiches déjà déchirées par les intempéries, l’usure du temps, ou les passants. L’artiste décolle des murs ou des panneaux d’affichages des restes de publicités. L’oeuvre de l’artiste consiste alors à utiliser ces morceaux, à les sélectionner puis à les juxtaposer les uns aux autres. Le geste négatif de la lacération procède, à l’inverse de la peinture, par soustraction de matière dans une même saisie de la couleur et de la forme : " Mes œuvres existaient avant moi, mais on ne les voyait pas parce qu’elles crevaient les yeux ".

Ce qui me crève les yeux c'est l'impact visuel de cette réalisation. Les couleurs happent le regard, images et textes s'entrechoquent, et je ne peux les ordonner qu'en faisant appel à ce que j'ai gardé en mémoire d'affiches vues dans un quotidien disparu. Cette lecture m'appartient en propre. D'autres s'interrogeront sur les lacérations,le caractère répétitif des annonces...L'artiste laisse chaque spectateur libre de son parcours face à son oeuvre.

 

Nous passons ensuite aux pièces situées en vis-à-vis, celle des  déchets de la société de consommation, accumulés, assemblés, emballés, compressés…

 

ARMAN

Le village de grand-mère, 1962 (Moulins à café, découpés dans une caisse) 140 X 72 X 12 cm

Musée d’art moderne et d’art contemporain de Nice

 

Ces moulins ont cessé d’être utilisés dans les années 1970. Chaque moulin avait son histoire, sa famille et et son lieu dans le village…Réel suranné, balayé par le vent de la modernité. La mécanique remplacée par l'électrique...La réfexion et l'imagination s'invitent dans ma contemplation.

Arman tranche verticalement les moulins à café et les dispose sur un fond rouge encadré, selon un agencement qui ne doit rien au hasard. Il s’agit d’un jeu sur le relief qui possède un rythme visuel propre comme une partition musicale avec ses lignes et ses notes. L’artiste explique sa démarche : « Je crois que dans le désir d’accumuler, il y a un besoin de sécurité, et dans la destruction, la coupe, se trouve la volonté d’arrêter le temps. »

ARMAN

Fagot de clarinettes 1976 (Clarinettes soudées )43 x 63 x 32,5 cm

Don de l'artiste 1986 - Musée national d'art moderne

 

Avec l’artiste l’objet devient sculpture, grâce à la démultiplication du motif. Ces clarinettes ont été collectées et accumulées par l’artiste, qui les réunit pour créer un bloc, un amas, un amoncellement dont la force réside dans la quantité d’objets assemblés et qui fait écho à l’ambiance sonore de la rue : le son des klaxons de voitures et des sonnettes de vélos.

Je tourne autour de la sculpture intriguée par tous ces pistons qui m'évoquent davantage les moteurs d'automobiles qu'un alignement discret sur l'instrument et voici que les cornets s'effacent pour devenir les klaxons de la Belle Époque vus sur des affiches publicitaires anciennes...

Arman a passé son enfance dans l’univers fascinant des objets de brocante et des collectionneurs. Le principe de l’accumulation propre aux collectionneur est transposé à la production industrielle massive comme réalité nouvelle de son époque.

 

 

CÉSAR

Compression de voitures 1989 (Compression Carrosseries de voitures compressées ) 193 x 82 x 62 

 

Impossible de ne pas voir l'oeuvre tant couleurs et volume s'imposent au regard. C'est, en trois dimensions , un pied-de-nez de l'artiste à l'Art Abstrait ! mais alors que mon imagination peut vagabonder dans l'abstraction, la densité de la matière est telle que ma contemplation reste en surface.

 

Dès le début de sa carrière artistique, César se détourne des matériaux nobles de la sculpture traditionnelle (marbre, bronze...) autant par nécessité économique que par dégoût. César compresse les voitures avec une presse hydraulique utilisée par les casses automobiles où sont emmenées les voitures qui doivent être détruites parce qu’elles ne fonctionnent plus ou on fait leur temps.

Au début, en 1960, lorsque César découvre la presse hydraulique il compacte des véhicules dans leur intégralité. Plus tard, l’artiste se tourne vers des Compressions « dirigées », c’est-à-dire qu’il sélectionne avant la compression les matériaux qu’il veut utiliser et les agence en fonction du résultat escompté. Il prend goût à ce procédé et se met à compresser toutes sortes de matériaux comme du papier, du tissu, des bijoux. Les compressions de déchets deviennent des oeuvres d’art, la destruction devient un acte de création.

 

La foule qui se pressait ce soir-là au musée  et le temps qui filait nous a amené à  passer rapidement sur les œuvres de Rotella, Hains, Spoerri …mais nous avons de nouveau fait une halte devant Niki de Saint-Phalle , Yves Klein et Jean Tiguely.

 

NIKI DE SAINT-PHALLE

L’autel des Innocents, 1962 (100 X 70 X 15 cm )Tableau-relief : peinture, plâtre et assemblage d’objets divers sur panneau de contreplaqué. Galerie Vallois, Paris

 

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L’oeuvre fait référence au Massacre des Innocents, un épisode relaté dans l’Évangile. Dans ce tableau-relief, Nikki de Saint Phalle reprend les codes de la peinture religieuse : fond d’or, Christ en croix, statuette de la Vierge. Mais elle se positionne à rebours des valeurs de l’Église ! Le tas de poupons désarticulés et mutilés sous-entend l’engagement de l’artiste pour le droit à l’IVG et à la contraception au tout début des années 1960. L'amoncellement chaotique de ces petits corps sacrifiés à l'ombre de la Croix et sous la protection de la Vierge, me heurte. La violence et le sacré...je mesure mon conditionnement!

Niki de Saint Phalle  a été parmi les premières femmes artistes à acquérir de son vivant une reconnaissance internationale. Elle fut à la fois peintre, sculpteure, graveuse, performeuse et cinéaste expérimentale.

 

YVES KLEIN

PR1, Portrait-relief d'Arman 1962 (Pigment pur et résine synthétique sur bronze, bois, feuille d'or )

175 x 95 x 26 cm - Centre Georges Pompidou, Paris

 

D'emblée l'oeuvre impacte mon regard car j'y vois la présentation par l'artiste de l'Homme intemporel sous forme d'icône. La symbolique des couleurs aiguise ma réflexion : l'or utilisé dans les peintures religieuses comme rayonnement du divin et le bleu, force calme, induisant l'introspection... Complémentarité des couleurs, transcendance et immanence.

Pour réaliser cette œuvre Yves Klein a pris l’empreinte du corps de son ami Arman jusqu’aux genoux. Puis ces empreintes ont servi de moule, elles ont permis la réalisation d’une sculpture en bronze, extrêmement réaliste. Enfin, Yves Klein a recouvert le bronze avec sa peinture bleue  particulière, et installé un fond doré. Yves Klein a moulé les corps de plusieurs de ses amis du groupe des Nouveaux Réalistes. Ce portrait-relief appartient à un ensemble. Ce n’est pas vraiment une sculpture : c’est un haut-relief.

Yves Klein a inventé une couleur  de bleu : le bleu IKB (International Klein Blue). C’est un bleu outremer très profond, intense, qui absorbe beaucoup la lumière. L’artiste est né à Nice et le bleu du ciel le fascine, ainsi que la question de l’immatériel. L’ IKB, c’est pour lui un moyen de rendre compte de l’infini. « Toutes les couleurs amènent des associations d'idées concrètes… tandis que le bleu rappelle tout au plus la mer et le ciel, ce qu'il y a après tout de plus abstrait dans la nature tangible et visible. »

JEAN TINGUELY

Dernière collaboration avec Yves Klein, 1988 (Fer, matières synthétiques, mousses, miroirs, roues en bois, moteurs électriques )495 x 1101 x 406 cm - Musée Jean Tinguely, Bâle

 

 

Les visiteurs tout comme notre groupe  déambulaient quelques instants autour de l'énorme installation. Faite de brics et de brocs, elle imposait sa masse immobile et silencieuse  jusqu'à ce que une simple pression sur un bouton rouge ne mette en branle, l'un après l'autre, certains de ses éléments  sous l'oeil médusé des spectateurs.

Jean Tinguely a construit sa machine avec des objets de récupération auxquels il donne vie grâce à des moteurs. Cette introduction du mouvement dans la sculpture est ce qui fait la singularité de sa démarche artistique. L’artiste a commencé à créer des machines animées (les méta-mécaniques) en 1954 et s’inscrit dans l’héritage de Marcel Duchamp .

Au terme de ce parcours  me revient en mémoire la phrase de Saint Exupéry dans le « Petit Prince » :

« Je préfère ce qui me touche à ce qui me surprend ». Oui, décidément, c’est bien ce que je demande à l’Art, une émotion esthétique, une jubilation née de la rencontre avec le Beau tel que l'imagine. Le Nouveau Réalisme , fidèle à son acte fondateur, ne peut faire cet apport car ce n’est en aucun cas son but. 

 

Notes annexes

(1)Les artistes du Nouveau Réalisme signent en octobre 1960 une déclaration commune où ils affirment s’être réunis sur la base de la prise de conscience de leur « singularité collective ». En effet, dans la diversité de leur langage plastique, ils perçoivent un lieu commun à leur travail, à savoir une méthode d’appropriation directe du réel, laquelle équivaut, pour reprendre les termes de Pierre Restany (le critique d’art le plus important de l’après-guerre) en un « recyclage poétique du réel urbain, industriel, publicitaire ».

Parmi les signataires du manifeste outre Pierre Restany qui fonde le mouvement, on trouve tous les artistes des œuvres présentées aux Abattoirs :  Yves Klein, Arman, François Dufrêne, Raymond Hains, Martial Raysse, Daniel Spoerri, Jean Tinguely, Jacques de la Villeglé ; auxquels s’ajoutent César, Mimmo Rotella, puis Niki de Saint Phalle et Gérard Deschamps en 1961.

Nouveau Réalisme
Nouveau Réalisme
Nouveau Réalisme
Nouveau Réalisme
Nouveau Réalisme
Nouveau Réalisme
Nouveau Réalisme

Nouveau Réalisme

(2) Au sous-sol du Musée des Abattoirs :

DANIEL SPOERRI  « Le Corps en Morceaux »

Spoerri est un des  membres fondateur du Nouveau Réalisme. Le terme de Nouveau Réalisme  se réfère au Réalisme, mouvement artistique et littéraire né au XIXe siècle qui entendait décrire, sans la magnifier, une réalité banale et quotidienne mais le mode descriptif est nouveau car il ne s’identifie plus à une représentation, mais en la présentation de l’objet que l’artiste a choisi.

Le Corps en Morceaux
Le Corps en Morceaux
Le Corps en Morceaux

Le Corps en Morceaux

MAISONNIER 04/06/2017 11:25

Bonjour chère Monsetta,
...Heureusement que vous êtes toujours là! Les yeux grands ouverts sur le passé de notre "civilisation" débordante d'oublis, de nostalgie - ces souvenirs qui s'estompent au fil du temps sont remis en lumière sous votre plume courageuse ranimant en nos cœurs ces souvenirs parfois plus que centenaires... Nous avons parcouru et relu - avons découverts et appris encore sur cet article milles chose qui nous échappaient...
Merci encore ! Ne lâchez rien... Mieux que la presse ou les infos diverses vous êtres par votre blog, notre livre de cœur !
Bises de NOUS !
Amitiés à M.
Nga et Jean
le 04 06/2017 CU CHI Vietnam.

Monsetta 14/06/2017 19:07

Merci pour ces mots qui m'honorent et me font grand plaisir. Vous m'encouragez ainsi à continuer ces pages d'écriture où je raconte mes coups de coeur pour la Catalogne, Toulouse, l'Histoire, les Arts...et savoir qu'elles touchent mes correspondants de l'autre bout du monde est un grand bonheur.
Je vous embrasse. A bientôt!

MAISONNIER 04/06/2017 11:24

Bonjour chères Monsetta,
...Heureusement que vous êtes toujours là! Les yeux grands ouverts sur le passé de notre "civilisation" débordante d'oublis, de nostalgie - ces souvenirs qui s'estompent au fil du temps sont remis en lumière sous votre plume courageuse ranimant en nos cœurs ces souvenirs parfois plus que centenaires... Nous avons parcouru et relu - avons découverts et appris encore sur cet article milles chose qui nous échappaient...
Merci encore ! Ne lâchez rien... Mieux que la presse ou les infos diverses vous êtres par votre blog, notre livre de cœur !
Bises de NOUS !
Amitiés à M.
Nga et Jean
le 04 06/2017 CU CHI Vietnam.