Cette année après avoir vu l’exposition célébrant le 120ième anniversaire de la SAM au Musée du Vieux Toulouse, je n’ai pas raté son Salon Annuel, le 95° du nom, et m’en réjouis car l’après-Covid a été chaotique pour mes pèlerinages artistiques ! Par le passé je retrouvais mes chers artistes méridionaux à la Maison des Associations (MDA) sise à l’Espace Niel quelque peu excentré. Le Centre d’Art Vitry, nouveau lieu d’accueil situé près du Capitole, est un espace que j’ai trouvé beaucoup plus adapté aux œuvres exposées.
Commençons par un peu d’histoire. C’est en 1905 qu’apparait à Toulouse la Société des Artistes Méridionaux (SAM). Le temps est à la mise en valeur des apports culturels et artistiques du Midi. Déodat de Séverac ancré sur des terres anciennement pastellières, à Saint Felix du Lauragais, compose « En Languedoc », Fréderic Mistral , fondateur du Félibrige défenseur des langues occitanes , est encore de ce monde tout comme le sculpteur Antoine Bourdelle natif de Montauban…et tour à tour depuis Carmaux ,Albi, Toulouse, le tribun Jean Jaurès enflamme ouvriers et avant-gardes politiques par ses discours ! Dans ce contexte la SAM se fixe pour mission de donner une visibilité durable aux artistes du Midi et signifie clairement sa volonté de s’émanciper de la domination des Salons parisiens !
Le premier Salon des Artistes Méridionaux se tient de mai à juin 1906 et présente les œuvres de 17 artistes régionaux, peintres, sculpteurs et artisans d’art. Depuis lors chaque année le Salon ouvre ses portes et malgré les tourmentes du XX° siècle ne connaît que deux interruptions : l’une de 4 ans lors de la Grande Guerre, l’autre durant la décennie 70 particulièrement secouée par les remous contestataires de l’après mai 68.
J’ai connu la SAM par les affiches qui fleurissent dans Toulouse pour annoncer la tenue des Salons SAM et si je n’ai pas vu par le passé les expositions présentées à l’Espace EDF du Bazacle, au Centre Culturel St Jérôme, aux galeries Palladion et Simone Boudet , à la Salle des Illustres, au Musée du Vieux Toulouse et bien d’autres, 2025 m’a donné l’occasion d’apprécier une fois encore la créativité des Artistes Méridionaux .
Exposition « Filiation » au Musée du Vieux Toulouse (6 octobre-27 novembre 2025)
Exposition bien nommée puisqu’elle permettait de trouver par sa sélection, héritage et liens unissant les œuvres des sociétaires au cours de leurs 120 ans de créations méridionales ! J’ai commencé mon parcours par une aquarelle et encre d’Edmond Alet (1877-1917). Ce peintre et dessinateur de la vie toulousaine était un des fondateurs de la SAM. Il trouva la mort au retour de permission en 1917 dans un accident ferroviaire qui fit plus de 400 morts. Touche-à-tout génial il excellait aussi en marqueterie, ferronnerie, joaillerie, faisant sienne la définition d’« Artisan d’Art ». Cette aquarelle « Portrait de M. Galinier » (1910) illustre non pas l’art du portrait mais la captation réussie d’un paysage sobre et structuré que je retrouve chez Jean Montier (1908-1992) dans sa gouache « Calvi, la grande rade ». La modernité est présente dans une esthétique figurative sans rupture avant-gardiste.
Je m’arrête ensuite sur « Un tambour » gouache aux tons rouges du peintre Maurice Mélat (1910-2001) et retrouve dans ce joueur de tambour l’héritage d’un « Joueur de flûte » de Watteau ! Musicien anonyme, costumé pour une fête, campé dans un espace indéfini et présent dans un temps suspendu…la filiation est évidente !
Non loin, semblant sortie d’une improbable scène de genre une figure tournoyante accroche mon regard : « l’Espagnole » de Daniel Schintone (1927-2009). Dans cette grande huile de 1971 de grands coups de pinceau noirs et blancs suggèrent l’impétuosité de celle qui m’apparait comme une danseuse flamenca .
Daniel Gay (1942) propose lui aussi un personnage féminin, ici comme archétype de la citadine en symbiose avec la rue contemporaine. Effets de perspective, dans un décor minimaliste traité en couleurs vives sous-entendent vitalité et détermination de la jeune femme traitée dans un style B.D.
Vient ensuite dans mon parcours l’esthétique post-impressioniste de Raoul Bergougnan (1900-1982) dans un paysage urbain, celui de la Gare Matabiau, palette sourde, dominée par toute une déclinaison de gris et je pense à la gare Saint Lazare de Monet !
Toulouse est aussi une source d’inspiration pour l’artiste chérie des années 60, Renée Aspe (1922-1969) dont l’aquarelle « Le Donjon du Capitole sous le neige » révèle une figuration originale d’une grande force expressive.
A quelques pas de là je repère deux natures mortes aux thèmes floraux : « Nature morte aux coquelicots » (1941) peinture à l’huile d’Edouard Bouillière (1900-1967) et « Mures et papillons » pastel d’Henriette Fourot (1913-2013) qui témoignent d’une continuité artistique assumée et transformée, éloignée de tout académisme. J’y trouve l’expression d’une écriture plastique libre et personnelle .
Dans la tradition du trompe l’œil il y a un « Sans titre » à l’huile d’un contemporain, Jean Jacques Corneille devant lequel je m’arrête un long moment fascinée par la perfection plastique de l’œuvre . Si la technique n’a rien à envier aux trompe-l’œil classiques, les objets qui l’intègrent sont bien du XX° siècle : cigarettes, courriers postaux classiques ou par avion, petit tableau d’une vue du Bazacle toulousain, cartes à jouer, dé, tout un contenu hétéroclite posé dans un caisson en bois plus vrai que nature !
Fascinant aussi l’acrylique sur bois de Philippe Vercelloti (né en 1961) dont le titre m’échappe, à classer dans la tradition du paysage, mais retravaillé de façon si personnelle que tous ses éléments à la précision photographique s’éloignent du réel pour donner accès à un monde onirique original d’une grande plasticité . On reconnait un Vercelotti entre mille par son extrême rigueur formelle et sa liberté narrative!
Je m’attarde ensuite longuement devant une œuvre de Carlos Pradal (1932-1988), peintre de l’exil républicain espagnol, dont dessins et huiles avaient fait l’objet d’une exposition précédente aux Toulousains de Toulouse. « Femme au bain » (1977) s’inscrit dans la tradition du Nu en peinture et plus précisément dans celle de la représentation de femmes à la toilette comme celles de Boucher, Degas ou Toulouse-Lautrec. Ici pour gagner en intimité le peintre réduit volontairement décor et palette et nous propose une composition monochrome centrée sur les valeurs du rose évocateur de la nudité. La touche se fait sensuelle pour éclairer par moitié le dos du modèle, pendant que la pénombre matifie le reste du corps. Je reste subjuguée par la force expressive du tableau …
Je termine par l’œuvre de Charles Giulioli (1954) qui témoigne de l’ouverture des artistes méridionaux aux pratiques numériques actuelles. Composition issue de logiciels sur le traitement des volumes géométriques et des motifs colorés qui dans une verticalité dynamique passent de teintes rompues à des couleurs de plus grande intensité. Une figuration sans sujet ni narration, une réinterprétation des lois de la perspective, du trompe l’œil et de la nature morte !
Exposition « Accrochage » au Centre d’Art Vitry (11-27 décembre 2025)
Me voilà prête à vérifier in situ les paroles du Président de la SAM, Alain Casado, dans sa préface de l’ouvrage Artistes Méridionaux , 120 ans de Passion : « Les salons annuels reflètent la richesse et la diversité des courants artistiques de la région. Ils rassemblent plusieurs générations d’artistes dans un esprit de respect mutuel et d’échange ».
Le thème du 95 ième Salon est « Accrochage ». Comme pour les thèmes précédents chaque artiste trouve dans le titre l’occasion de proposer une œuvre : « Le thème est le moyen d’obtenir tous les ans une exposition nouvelle attendue avec curiosité…il confère une unité à un assemblage d’œuvres de style et de techniques très dissemblables « (Elizabeth Aragon, Vice Présidente de la SAM). Il faut remonter en 1998 pour trouver la première thématique, celle de l’eau imposée par le lieu d’exposition du Bazacle EDF. Au fil des années d’autres thèmes suivront suscitant des créations originales : « Déjeuner sur l’herbe », Recto-Verso », « La Route », Duos », « Le mur », « Écrans, Apparences » …
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Au rez-de-chaussée c’est une peinture animalière très réaliste qui retient mon attention, celle d’un chat attendant que par quelque miracle, des jouets en tissus accrochés au dessus de son nez se décrochent pour sa plus grande joie. A l’étage traitée à l’encre et à la mine, une proue de navire propose une autre version du mot accrochage, celle d’une déchirure béante. Il y a aussi l’étreinte de deux mains sur un dos féminin, pastel bleu monochrome d’une grande poésie.
J’apprécie aussi l’exubérance de deux grands tableaux figuratifs, l’un inspiré par le règne végétal, l’autre animalier. Chaque élément semble accroché au précédent ou au suivant ce qui donne lieu à une explosion de formes et couleurs. Plus loin l’accrochage de 4 petites toiles abstraites indissociables donne aussi lieu à une éclatante partition de couleurs.
Une toile de Vercellotti m’attend pour me proposer une grande évasion dans un paysage où une foule d’objets hétéroclites accrochés à des fils ténus semblent sortir d’un rêve étrange. Une roulotte en bord de mer complète l’invitation au voyage qui sera ensoleillé comme l’est la teinte dominante du tableau.
Surréaliste mais dérangeant l’est aussi ce tableau où potence et chair fraîchement et finement découpée se côtoient . En le contemplant j’éprouve le même désagrément que devant « Le bœuf écorché » de Rembrant.
Aussi sanguinolant est la grande peinture à l’huile « Tourment » de Dread , Grand Prix Darius de la SAM cette année. En préparant cette page j’ai voulu faire une recherche par internet : celle-ci m’a été refusée compte-tenu d’une représentation de scène de torture…L’I.A. ignore tout de la symbolique voulue par l’artiste : « Le corps réduit à un amas de viande, deshumanisation de la société actuelle. La chair flétrie et abîmée renvoie à notre condition de mortel… » (Dread).
Le tourment est aussi celui de l’âme « égarée dans les champs des châtiments …d’une simple idée, le crochet du boucher, découle deux pendants : l’un spirituel, l’autre plus prosaïque » (Dread).
En contemplant la toile j’en apprécie les qualités picturales : construction, anatomie tragique d’une grande plasticité, cordes ensanglantées, gammes de rouges et bruns, ombres et lumières héritées du clair-obscur classique, portée méditative de l’œuvre …
Je quitte l’exposition en espérant retrouver l’année prochaine autant de créations caractéristiques des choix de la SAM qui « insensible aux effets de mode et affranchie des contraintes narratives, défend une liberté artistique essentielle » (Alain Casado).
Sources :
Personnelles : Visites d’expositions et photos.
Bibliographie : « Artistes Méridionaux , 120 ans de Passion » paru aux Éditions Racaille (1925) .
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