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Promenade aux Minimes

Pour  se promener aux Minimes entre présent et passé, il suffit de suivre sur un plan le tracé dessiné par mes souvenirs...SOIXANTE ANS AUX MINIMES
Minimes (Clocher)



    Je n’avais pas quatre ans quand j’arrivai dans le quartier à la fin de la guerre. J’habitais, au 15 avenue des Minimes, un immeuble vétuste placé à l’angle de l’avenue Maignan. Il comportait trois étages mal entretenus, infestés de blattes et desservis par des escaliers et coursives en bois grinçant. Chaque niveau était pourvu d’un point d’eau et de W.C. communs. D’en haut la vue plongeait sur une grande cour intérieure sur laquelle s’ouvrait une menuiserie. En face, rejoignant le canal s’ouvrait une impasse assez sombre à fort mauvaise réputation. Les voyous du quartier s’y rassemblaient et y encanaillaient quelques filles jeunes et déjà peu farouches. C’était le cadre de vie de familles modestes. On surnommait cet édifice « LA CASERNE », non pas à cause de l’entassement de ses occupants, mais parce qu’il avait été construit pour y loger un détachement de pompiers. Le hasard m’avait placée presque au milieu de ce qui était alors cœur du quartier, délimité au Sud par le Canal du Midi et au Nord par les Ecoles et le Marché aux Cochons.  

 


    Dans les années 50, la partie du rez-de-chaussée donnant sur le côté impair de l’avenue des Minimes était entièrement occupée par des commerces comme : une mercerie, une boucherie, les Ets JULIA Arts Ménagers, vendeurs de vaisselle et des tout premiers appareils électroménagers. Sur le côté nord, dans l’avenue Maignan, un charbonnier avait installé son dépôt et une écurie pour sa mule, venait ensuite une cave à vins où des tonneaux servaient à la fois de tables et d’appuis à une clientèle exclusivement masculine vite éméchée. En face de cet estaminet un peu retiré, s’était établie l’Usine du Meuble où se fabriquaient de belles pièces, souvent uniques, soigneusement vernies au tampon. Elles étaient exposées à la vente dans une luxueuse vitrine sur l’avenue. Sur le même trottoir en allant vers l’église, l’on passait devant la poissonnerie VIGNOLLES, suivie d’un bazar obscur, d’un salon de coiffeur barbier, d’une boutique de sandales et pantoufles qui jouxtait un bureau de Tabac. Celui-ci existe toujours et porte le même nom qu’alors : LE MANDARIN. Cette appellation paraît incongrue sous nos latitudes. Il a été baptisé ainsi par sa créatrice en souvenir du temps où elle ou son mari vivaient en Extrême-Orient. Le magasin suivant, LA MAILLE PARISIENNE apportait une élégante touche de luxe au milieu d’activités plutôt prosaïques. Un caniche royal blanc, soigneusement toiletté (il était le seul du quartier), en gardait jalousement l’entrée. L’allure de cet animal nanti, contrastait singulièrement avec celle des pauvres corniauds du dehors fuyant le « trappe chiens » de la Fourrière Municipale. Ils reconnaissaient de loin leur bourreau qui leur livrait une chasse impitoyable.


    Si en sortant  de la Caserne, on montait vers le Pont du Canal, deux cafés vous invitaient à vous asseoir à leurs terrasses étalées sous les platanes en bordure de chaussée. Tous deux possédaient leur billard réglementaire de rigueur dans une salle à part. L’un de ces lieux de vie par excellence est devenu à titre provisoire et après démolition de l’immeuble d’angle qui l’abritait, le siège triste d’une antenne de l’ANPE. Pour comble, cette activité elle-même est aujourd’hui disparue ! L’autre café est heureusement toujours là avec son joli nom : LE VIN D’EUX. Il y avait encore avant le Pont et toujours du même côté, une charcuterie, une librairie-papeterie et un marchand de primeurs, tous évanouis depuis longtemps. Seul reste le salon de Coiffure pour Dames, appelé aujourd’hui COIFFURES DU MONDE. Les trottoirs présentaient une assez forte déclivité qui était une aubaine pour les garnements. Ils se fabriquaient à partir de planches et de roulements à billes de récupération, des bolides qu’ils chevauchaient et lançaient dans la pente, à toute vitesse avec un bruit infernal, au mépris de la plus élémentaire prudence.  

    Minimes (Avenue)
Notre avenue resserrait en son milieu les rails du tramway n° 10. De part et d’autre de la chaussée s’étiraient deux alignements de platanes qui ombrageaient des trottoirs doublés. Ces espaces étaient des lieux naturels de rassemblement entre les riverains. Quand l’été venait avec ses longues et chaudes soirées, les groupes de voisins y descendaient chaises et bancs et une fois le parterre bien arrosé à grands renforts de brocs remplis à la fontaine proche, entamaient des discussions sans fin en prenant le frais. Pour la Fête des Minimes et pour le 14 juillet, on dansait sous les arbres autour des cafés décorés de lampions. Les danseurs et les badauds débordaient largement sur la chaussée, mais cela n’avait aucune importance. La circulation était faible et les chauffeurs civilisés. L’hiver, les cafés organisaient des Lotos monstres qui emplissaient les salles jusqu’à une heure tardive.


    Le côté pair, opposé à celui de la Caserne, n’était pas dépourvu de commerces loin s’en faut. A hauteur du Pont était planté un Kiosque à journaux qui proposait aussi des billets de  La Loterie Nationale. Tout près de lui une pharmacie veillait au grain, comme aujourd’hui. A quelques pas en descendant vers le Monument aux Morts se trouvait une épicerie à l’enseigne connue : L’EPARGNE. C’est elle qui inaugura dans le quartier le libre-service et les petits paniers si pratiques, que les clientes remplissaient pour les restituer ensuite à la caisse. Au-dessus d’elle, à l’étage, était l’appartement tout en briques rouges des grands-parents de Claude Nougaro. Un marchand de chaussures, un autre poissonnier, une mercière et un boulanger fermaient la ronde des boutiques. Au milieu d’elles, une consœur se distinguait et se différencie toujours par la nature de son activité et par la constance de la famille qui la maintient. Il s’agit de la bijouterie LE SABRE D’OR, dans laquelle trois générations se sont succédé avec bonheur.

Minimes (Monument aux Morts)
    La République farouche (et parfois victime de facécies!) prête à tirer son sabre du fourreau, surmonte toujours notre Monument érigé «  à la Gloire des Enfants des Minimes, de la Salade et de la Cité Ouvrière », tombés au champ d’honneur. Lors de son installation, il était bien ancré dans la terre jadis foulée par ceux-là même qu’il glorifie. Il est aujourd’hui placé en surplomb d’une bouche d’aération du petit-fils souterrain du tramway n° 10 (celui qu’il a vu tant de fois défiler devant lui). Le clocher de Saint François de Paule, vieux de cinq siècles, caresse chaque jour de son ombre apaisante le Souvenir et les Mémoires de ces enfants qu’il a vus grandir puis partir.
    En  fin de cette chaîne d’activité s’ouvrait le Grand Café Saint Roch. Son voisin immédiat, le cinéma LE FLORIDA lui survécut durant près de 20 ans.
    De l’autre côté de l’avenue, face au monument et à côté de l’église, se trouvait une cour de l’Ecole de la Sainte Famille aujourd’hui sise rue du Général Bourbaki. Cour et bâtiment annexes furent vendus au grand étonnement des habitants du quartier. A leur place, on construisit un coquet petit collectif qui semble étayer le monument voisin plusieurs fois séculaire.


    A ce niveau se terminait l’hyper centre du quartier. En continuant vers la Barrière de Paris on trouve à main droite une grande maison à deux étages, ornée en façade d’une grosse abeille en terre cuite polychrome provenant de l’atelier Virebent, semble-t-il. Ce fut autrefois une auberge sur la route de Paris. Elle est à présent un lieu d’habitation communément appelé « LA MOUCHE ». En face il y avait l’Ecole des Filles, devenue la maternelle ALAIN FOURNIER. Après la rue Domrémy qui abritait l’Ecole Maternelle d’alors, un artisan confectionnait de grandes affiches et leurs cadres pour les devantures des cinémas. Comme son atelier n’était pas assez vaste, son attirail débordait largement sur le trottoir et faisait trébucher les passants. A quelques pas de là, à l’angle de la rue du Caillou Gris une autre épicerie L’EPARGNE tenait le coin.


    Sur la place du Marché aux Cochons se dressait l’édifice des Douches Publiques. Il abrite aujourd’hui la MAIRIE DE QUARTIER. Nous étions très nombreux à fréquenter cet établissement, passablement décrépi, car les logis disposant d’une salle de bain et même seulement d’eau chaude à volonté, étaient rares. Ces Douches Municipales étaient très surveillées et contrôlées tant au niveau du respect des cabines que du temps passé aux ablutions. Le personnel passait sa journée dans une atmosphère saturée de vapeur et d’odeurs de toutes sortes. De l’autre côté de la place sur l’emplacement de la BIBLIOTHEQUE actuelle, s’alignaient trois classes de l’Ecole des Filles (cours préparatoire et élémentaires). Les jours de marché, la place d’ordinaire si calme, s’animait singulièrement. Nous passions nos récréations à regarder, depuis notre cour, les vendeurs et clients marchander en s’agitant autour des porcelets et des volailles. Tous ces animaux captifs étaient palpés, soupesés, reposés puis repris, avant d’êtres finalement achetés ou délaissés. Tout cela ne se faisait pas sans grognements et caquètements de protestations des bêtes rudoyées. Il y avait aussi un coin réservé à la vente des lapins et des œufs. Affectée de longue date à ce forum, une grande bascule dite du POIDS PUBLIC, attendait un peu en retrait de l’avenue les chargements les plus lourds.  Je ne l’ai, pour ma part, jamais vu fonctionner. Elle a donné son nom à un bar qui depuis peu a cédé sa place sous la pression du système bancaire.

Minimes (la noria)

    L’avenue des Minimes était à partir de là presque vierge de tout commerce jusqu’à la Barrière de Paris, emplacement de l’ancien Octroi et Terminus du Tramway n° 10 qui s’était approprié la baraque de l’Administration défunte. En dehors d’une exploitation maraîchère alimentée par une noria toujours visible à côté de la CASA DE ESPAÑA, c’était une suite ininterrompue de maisons d’habitations entourées de jardinets. Ces petits mondes clos bien rangés derrière leurs grilles s’étiraient monotones jusqu’à LA SALADE. Suivant le tracé actuel du boulevard Sylvio Trentin un mur de ronde délabré passait devant une laiterie implantée à l’angle de la rue de Fenouillet. Cette ferme comptait six vaches nourries au son. Les vestiges du mur passaient à travers champs, anciens vergers et jardins pour se perdre en direction des Ponts Jumeaux.


    Comme elle a changé notre avenue. Son destin était d’être un axe de développement, déjà du temps où elle n’était que Route de Paris. La Ville ne s’est pas privée de faire avancer les Minimes à son pas. Les jolies villas bien closes de l’entre-deux guerres et les maisons toulousaines, plus anciennes, gisent sans doute encore sous les barres d’immeubles à hauteurs variables suivant les appétits des promoteurs. La vigne aux vieux ceps qui dorait ses pampres, dans l’impasse Troy, juste en face de chez moi, est rentrée, épouvantée, depuis longtemps sous terre. Quelques demeures luxueuses ou modestes se sont prudemment écartées de la grande artère où bouillonne le sang neuf du quartier. Elles se font discrètes sur leur lopin de terre. Les jardinets y fleurissent toujours à la belle saison et des treilles y festonnent encore les portes d’entrée. A l’évidence, elles espèrent échapper à la voracité des pelleteuses assassines. Claude Nougaro, notre troubadour moderne a arrêté ses pas dans le pré carré au cœur du quartier qu’il a chanté et qui le chérit. Tout change et rien ne change vraiment.

 

Minimes (Claude Nougaro)
    L’automobile réclamait-elle plus d’espace ? On a élargi le Pont sur le Canal et aussi l’Avenue. Certes, il n’y a plus de platanes, plus de veillées, plus de balloches sur la chaussée. Le tramway, même modernisé, gênait. On l’enfouit dans sa nouvelle version ne le laissant voir le jour qu’aux deux extrémités de sa taupinière où l’air des champs a déjà pris le large. Mais quoi des visages et des accents nouveaux sont apparus ! Des commerces anciens ont survécu en se modernisant. D’autres sites se sont implantés : agences bancaires, immobilières, cabinets d’assurances, comptoirs téléphoniques qui peuvent connecter mon vieux quartier à n’importe quel point de la planète. Des services électroniques entièrement automatisés ont vu le jour, ainsi que des supérettes qui ont poussé ici et là. Les corps de métiers artisanaux prospèrent en proportion du nouveau peuplement, suivis de près par une floraison de professions libérales. L’avenue de mon enfance, conquise sur toute sa longueur, est maintenant trop petite pour contenir toute la force de vie de mon quartier et cette force va maintenant tenter sa chance bien au-delà de sa première rampe de lancement.

 

    Tout change et rien ne change vraiment… « LA MOUCHE » gourmande n’abandonnerait pour rien au monde le miel de sa façade. Si l’on passe le pont du canal on dit toujours en tournant le dos à notre vieux clocher, « qu’on va en ville ».

 

 

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todeschini 09/09/2018 11:25

bonjour
Je serais a TOULOUSE le 9 octobre.
J'aimerais vous rencontrer, pour parler de mon enfance aux Minimes ( a la caserne).
qu'en pensez vous?

Cordialement

TODESCHINI
10 Av de Catalogne
66140 Canet en Roussillon

TODESCHINI 30/04/2018 19:25

bonjour J'ai aussi vécu à la "Caserne", j'aimerais en parler avec vous. On rentrais par le 15 Av Maignan. J'habitais chez le "peiharot"................

monsetta 01/05/2018 11:08

Je ne m'attendais pas du tout à retrouver quelqu'un ayant vécu à la caserne voilà plus de soixante ans! Nous faisons partie d'une espèce en voie de disparition : les survivants d'un temps! Raison de plus pour en parler et pourquoi pas, en joignant nos souvenirs évoquer la vie à la Caserne sur une nouvelle page blog? Cordialement
à vous

TODESCHIN 30/04/2018 19:24

bonjour
J'ai aussi vécu à la "Caserne", j'aimerais en parler avec vous. On rentrais par le 15 Av Maignan. J'habitais chez le "peiharot"................

Maisonnier Nga et Jean 01/04/2016 06:19

Je viens de le relire... J'y étais... Merci et CHAT...PEAU ! (Bas) : ENCORE... ENCORE... ENCORE... ENCORE... ENCORE... ENCORE... ENCORE... ENCORE... ENCORE... ENCORE... TOUJOURS ! MERCISSSSSSSSSSSSS !

Jeanga 10/01/2014 14:59

Bonjour,
La lecture à cela de plus que la peinture - les images mentales aux couleurs de l’époque vécue, conservent ce vif éclat indescriptible puisque personnelles…
Ici, au fil des mots, je me suis laissé transporter comme dans un rêve, vers ce lieu qui a su à mon époque, me faire vivre pendant 15 ans…
Détails précis tout au long de ce chemin de vie d’où jaillit un bouquet de nostalgie sans refus du modernisme inévitable de l’évolution…
Merci de m’avoir transporté et en plus avec joie à travers ce monde… 12000 kilomètres de Saigon aux Minimes… Merci encore ! (La distance n’existe pas pour qui sait la raconter).
Très cordialement...
Jean